Je ne serai jamais un intello…

-Tu as déjà lu À la recherche du temps perdu?

-Évidemment!

J’aurais parié qu’il me répondrait ça. Mon pote est un intellectuel. Aime à croire qu’il est un intellectuel, à tout le moins, et cultive tout ce qui peut le faire passer pour tel. Il porte même des petites lunettes rondes. Un jour où il était allé chercher du café en les laissant sur la table, je me les suis mises sur le nez et j’ai constaté qu’il s’agissait de verres neutres. Je n’ai rien dit, parce que les amis, on les aime avec leurs travers, ou on ne les aime pas.

Ceci dit, ce n’est pas parce qu’on les aime qu’on ne peut se moquer un peu lorsqu’ils nous prennent pour des cons…

-Génial! Ça fait longtemps que je veux le lire! Tu peux me dire de quoi ça parle?

Silence…

-Euh… C’est l’histoire d’un gars qui…

-…est à la recherche du temps perdu?

-Il y a de ça…

-Et À l’ombre des jeunes filles en fleurs? Ça traite d’horticulture?

-Pas impossible… Ça fait longtemps que j’ai lu ça… Mais on ne parlait pas de Proust, là?

J’arrête les frais, parce que ce n’est pas amusant de voir quelqu’un s’humilier ou vous mentir, particulièrement un pote… Bon, d’accord… Une petite dernière,  juste pour vérifier:

La déchéance instantanée, de Barnes, tu as aimé?

-Un chef-d’oeuvre! J’en avais des frissons!

Je dois être doué, si je parviens à donner des frissons à quelqu’un avec un livre que je viens d’inventer.

Il y a des gens comme ça. Ils ont tout lu, et tout vu. Un film tourné en sépia, d’un réalisateur underground Botswanais? Ils connaissent. Un roman, pas encore traduit, d’une Japonaise souffrant de sclérose en plaques? Ils l’ont lu. L’extase, en prose, d’une Ukrainienne luttant contre le fascisme? C’est leur livre de chevet. Pour ma part, il m’arrive qu’on me parle d’auteurs d’ici, fort bien établis, dont je n’ai jamais entendu parler… Je n’écoute pas la télévision, et je ne lis pas les critiques, alors je pourrais même croiser certains de mes auteurs préférés sans les reconnaitre.  Ça m’est arrivé dans les salons. Pas mon ami. Il repèrerait Haruki Murakami au beau milieu d’un embouteillage, à Tokyo…

Je n’ai jamais compris ce besoin de paraître, mais naturellement, moi, je ne suis pas un intellectuel, alors il est possible que ça me dépasse. Je ne me raconte pas d’histoires. Je préfère vous en raconter. Quand je vais à l’Excentris, c’est presque toujours pour faire plaisir à une femme, et c’est assez rare que ça me plaise. Je me souviens encore avec horreur du visionnement, il y a quinze ans, de Breaking the waves, de Lars Von Trier. Je me souviens d’avoir regardé mon amie Marie-France, assise près de moi, que je tentais de séduire depuis des semaines, et d’avoir réellement envisagé de la laisser seule dans la salle, pour me sauver en courant. Je ne suis peut-être pas un intello, mais ma maman m’a bien élevé, alors je suis resté. Je sauterais toutefois d’un deuxième étage avant de le revoir…

J’ai vu des milliers de films, et je suis bon public, mais faire compliqué pour faire compliqué, ça n’a jamais été mon truc. Comme spectateur, et comme créateur. Et si j’accorde de l’importance à l’opinion des autres, j’ai toujours été de ceux qui choisissent selon leurs propres standards, quand vient le temps de se divertir. À moins que ma date veuille aller à l’Excentris, naturellement… Depuis que j’habite Drummondville, le problème se présente moins souvent, il faut bien le dire. Je doute fort que ma dernière conjointe ait même un jour entendu parler de Von Trier. Je l’ai choisie entre autres raison pour ça…

Je n’ai jamais vu de problème à lire de concert un bouquin de Stephen King et un de Paul Auster. Pas plus que de lire Patrick Sénécal et Alessandro Baricco en même temps. Je lis pour me divertir. J’écris pour les mêmes raisons. Quand je veux apprendre quelque chose, ou réfléchir en cours de lecture,  je me paie un bouquin technique sur le sujet qui m’intéresse. Je peux être surpris, naturellement, mais je lis avant tout pour passer un bon moment, sans chercher autre chose. Il arrive qu’un roman, comme The Sisters Brothers, de Patrick deWitt,  se présente comme une surprise totale, qui redéfinit mon rapport à mon métier et me le fait aimer encore davantage, mais ces cas sont rares. Très.

Il y a des gens qui s’écoutent parler, et c’est déjà pénible. J’évite comme la peste les auteurs qui s’écoutent écrire. Huysmans, par exemple, qui me pardonnera puisqu’il est mort il y a plus de cent ans. Je ne me suis toujours pas remis de sa description, sur seize pages, de la coquille d’un escargot. L’équivalent littéraire, pour moi, d’un calcul rénal… Si vous avez suivi un jour un cours de littérature comparée, vous pouvez vous-même me citer dix auteurs du même type. Un écrivain qui a une maitrise parfaite de la langue, mais pas de rythme, est un handicapé, à mes yeux.

À trop vouloir interpréter une histoire, on la dénature, point. Que des journalistes aient vu Voir Québec et mourir comme mon appel personnel à l’indépendance du Québec m’a fait rire aux larmes. Que d’autres aient pu croire que je jugeais une telle histoire plausible m’a passablement découragé. Un critique nommé Cazelais, dans Lettres Québécoises, en a parlé comme d’une fable politique, et j’ai adoré ce type dans la seconde. Il l’avait lu pour le travail, certes, mais pour se divertir, et ça paraissait. Pas de réflexions foireuses, pas d’analyse politique farfelue, pas de recherche d’intellectualité dans un roman qui raconte simplement une guerre civile. Dieu merci, il y a des professionnels qui gardent les pieds sur Terre. Un critique, qui pensait sans doute m’insulter, a même dit que j’écrivais du Bruce Willis littéraire… Ça me va aussi. J’aime bien Bruce Willis, lorsqu’il est bien employé…

Je veux être le type avec qui vous vous laissez tomber dans un fauteuil, avant de poser les pieds sur le pouf, au retour du boulot. Celui qui vous accompagne, à la SAAQ, dans la file d’attente. Celui qui parvient à vous faire oublier durant quinze minutes, en attendant le médecin, que c’est peut-être sérieux, cette fois… Comme le disait King, je veux vous attraper par la peau du cou et vous secouer un peu. De temps à autre, je vous prendrai aussi dans mes bras. Je ne peux être un maniaque sanguinaire vingt-quatre heures sur vingt-quatre, après tout… Je vous promets qu’il y aura moins de cinq mille morts dans mon prochain roman… À moins d’un changement majeur…

René Barjavel, dans sa préface à Colomb de la lune (vous devriez arrêter de lire après la préface; un conseil comme ça…) a très bien défini le métier d’écrivain. Il parle de l’auteur comme d’un boulanger qui fait son pain, simplement. Qu’il n’y a aucune raison, une fois son roman achevé, de se regarder le nombril dans l’espoir d’y trouver un diamant. Je ne pourrais être plus en accord. Je suis un boulanger, et ça me va très bien. Je n’ai aucun besoin de paraître, d’avoir tout lu, et tout vu. Ce ne sera jamais le cas. Je suis un amuseur public, et fier de l’être.

J’aime quand même mon ami, et vous savez pourquoi? Il a tout lu, et tout vu.

Il a donc lu mon roman.

Et j’aime tout ceux qui s’en sont donné la peine; j’y peux rien…

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