Transportez-moi!

-On s’excuse… Il semblerait que l’avion est plein, déjà…

Pendant une seconde, je suis persuadé que l’employée d’Air Canada discute avec quelqu’un derrière nous. Nécessairement, elle doit parler du plein d’essence, des plateaux-repas dégueulasses ou de la soute à bagages. Elle ne peut, en aucun cas, vouloir dire que tous les sièges sont occupés, puisque nous avons pour 2600$ de billets d’avion, à la main. Réservés, et payés depuis belle lurette.

Je me retourne, même; c’est vous dire… En lieu et place du type en bleu de travail d’Air Canada que je m’attends à trouver sur mes talons, il n’y a qu’un couple de personnes âgées qui affiche le même air que nous: un mélange d’incrédulité et de panique. Je ne suis pas optimiste au point de croire qu’elle leur parlait à eux…

-Pardon?

-Tout le monde s’est présenté, vous voyez…

Non, je ne vois pas. Nous nous sommes présentés aussi. J’ai le cerveau à off. Elle me parlerait en javanais que je ne serais pas plus avancé. Jusqu’à ce que j’entende la vieille, derrière, murmurer à son mari un mot qui transcende toutes les langues, dans un aéroport:

Surbooking

-Une seconde! Juste une hostie de seconde!

J’ai bien peur que mon vernis de civilité n’ait craqué à ce moment; toutes mes excuses, amis lecteurs…

-Es-tu en train de me dire qu’on ne pourra pas embarquer?

-Ben…

-Qu’après avoir payé deux fois leur prix ces foutus billets, vous allez nous laisser au sol?

J’ai un bateau de croisière à attraper le lendemain. Et une demande en mariage à faire sur ce bateau. Pas ce que j’ai fait de plus intelligent dans ma vie, certes, mais je l’ignore encore, à ce moment-là… Ça ne pourrait être pire!

-En fait, vous allez pouvoir embarquer, Monsieur. C’est votre conjointe qui n’a pas réservé de siège et qui ne pourra pas…

Je me trompais. Ça peut toujours être pire…

Je m’empare du billet de mon amie et je le secoue sous le nez de la pauvre femme, qui ne sait plus où se mettre.

-Elle a son siège! V’là le billet! Qu’est-ce qu’il vous faut de plus?

Je crie presque. Je sais bien que ce n’est pas de sa faute. Oh, et puis merde! C’est de sa faute! Plus que de la mienne, en tout cas! J’aimerais trouver quelque chose de spirituel à dire, pour désamorcer la situation.

-Ah ben tabarnac!

Le spirituel n’a jamais été un de mes points forts.

L’hôtesse regarde autour d’elle, en quête d’assistance. Je me répète que ce n’est pas de sa faute. Sans résultat.

-Vous avez vendu plus de billets que vous n’aviez de sièges?

Je connais le principe du surbooking, naturellement, et je sais bien que la loi le permets. C’est le genre de choses, toutefois, qui arrive à un ami de votre cousin, ou à la gardienne de votre voisine; jamais à vous personnellement. Encore moins à votre conjointe qui attend ce voyage depuis des mois et dont la valise a été faite et refaite dix-sept fois depuis deux semaines. D’un point de vue pragmatique, j’ai toujours trouvé que c’était le meilleur moyen d’obtenir mauvaise presse, pour une compagnie, mais les gens à qui ça arrive se taisent, le plus souvent, et la compagnie en entend rarement parler par la suite. Après tout, la loi leur permets de vous spolier légalement, alors pourquoi s’en priver…

Tout ça passe en une micro-seconde dans ma tête.  Ma future fiancée pleure déjà. Elle me regarde, parce que je suis l’homme, et que c’est à moi de me battre pour elle, semble-t-il… J’aurais effectivement envie de me battre, et je cherche un employé de mon gabarit autour de moi, en vain. Il y a bien la dame qui me fait face, et qui est plus grosse que votre serviteur (faut déjà le faire!), mais elle n’a pas l’air très combattive…

-C’est quoi, cette compagnie de broche à foin?

Je suis injuste. Dans le genre broche à foin, il y a pire qu’eux. Air Transat, pour ne pas les nommer. Raison pour laquelle j’ai accepté de payer le double du prix pour nos billets, afin de voyager avec une compagnie que je croyais fiable.  On peut se tromper…

-Nous allons faire un appel à l’intercom, vous savez… Peut-être que quelqu’un acceptera de lui céder sa place?

-Pour les peanuts que vous offrez dans un cas pareil?

-C’est quand même deux cents dollars…

J’ai envie de lui cracher dessus. Je me retiens.

-Vous perdriez une journée de voyage pour deux cent dollars, vous? Sans savoir quand vous allez embarquer par la suite?

-Oh, mais vous savez, elle sera placée sur notre vol de cet après-midi!

Premier mensonge.

Trois heures plus tard, découragé, je vide mon portefeuille dans les mains de ma blonde, en cas d’imprévus, et j’embarque. L’avion n’a pas encore refermé ses portes qu’on annonce naturellement à mon amie que le vol de l’après-midi est plein. Peut-être, avec de la chance, pourra-t-elle être redirigée vers Toronto, et prendre un autre vol de là, après avoir attendu douze heures. Peut-être.

Une fois à Fort Lauderdale, je saute sur mon téléphone, et je rejoins le service à la clientèle d’Air Canada. Après six redirections, quelques vérifications dans divers aéroports et soixante-quinze dollars d’interrurbains, un employé dont le français est aussi incompréhensible que l’anglais m’annonce que ma copine a refusé d’embarquer sur le vol d’après-midi, et a préféré passer par Toronto pour jouir d’une classe affaire.

Second mensonge.

Il ignore également ce qu’on fera d’elle à Toronto. Alors que je parle à cet imbécile, des douaniers, dans la Ville-Reine, sont en train de saupoudrer les mains de ma copine, Cinq pieds deux, cent dix livres, de produits chimiques. Pour s’assurer qu’elle n’a pas manipulé d’explosifs dans les dernières trente-six heures. C’est difficile à croire, mais on peut trouver plus con que nos propres douaniers…

Six appels à la compagnie, durant l’après-midi et la soirée. Six, et près de trois cents dollars de facture de téléphone, alors qu’on me dirige de service en service pour que je puisse évaluer la qualité médiocre de ceux-ci. On me dit finalement qu’elle est bien en route pour Fort Lauderdale, mais on passe sous silence qu’elle ne le doit qu’à une crise faite au comptoir de Toronto, quand on lui a annoncé que sa seule option était d’atterrir à Miami, à 22h, et de se démerder par elle-même pour rejoindre notre hôtel, à plus de cent kilomètres de là.

Troisième mensonge. Un de trop, pour moi.

Quand elle arrive en larmes à l’hôtel, vers 23h, elle est épuisée, et ses nerfs sont à fleur de peau. Superbe ambiance. Il ne manque que les ballounes, vraiment… Le bateau part huit heures plus tard, et nous sommes à bord, finalement. La demande en mariage est faite, et acceptée. Comme quoi on peut faire plus stupide que d’acheter des billets d’avion à la mauvaise compagnie, mais c’est une histoire pour un autre jour… Disons simplement que si c’était à refaire, je la laisserais à Toronto…

En revenant chez moi, je me jure que je ne permettrai pas que ce genre de comportement anti-commercial soit passé sous silence, loi ou pas loi. Je poursuis la compagnie pour me faire rembourser les billets, aux petites créances, en me disant qu’ils ne risqueront certainement pas une mauvaise publicité pour quelques milliers de dollars. Bon calcul. Ils trainent, et trainent, mais voient bien que je ne lâcherai pas le morceau. Je suis écrivain, après tout, et je n’ai donc, par définition, pas grand chose à faire de mes journées… Uniquement pour avoir la paix, la veille du procès, ils paient. J’ai gagné. Je suis désormais célibataire, mais j’ai gagné. Youhou…

Ce n’est même pas pour l’argent. Ni même pour donner une leçon à un géant de l’aviation qui se balance de vous comme de sa première culotte. Après tout, il y a vraiment pire qu’eux, dans le genre… Je l’ai fait parce qu’ils m’ont fait honte, et parce qu’ils ont gâché ce qui aurait dû être un magnifique moment, au départ. Bienvenue sur les ailes d’Air Canada…

Mais la honte, la vraie, est venue en fait dans l’avion, quand mon voisin de siège, qui avait suivi nos péripéties dans la salle d’embarquement, m’a demandé:

-Pourquoi vous ne lui avez pas cédé votre siège, vous, et empoché les deux cent dollars?

C’est con; je n’y avais pas pensé…

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