Vieux schnock!

Je suis à une terrasse, avec un bock  de bière d’un litre, devant moi, à me demander pourquoi un bistrot de Drummondville fait des spéciaux pour l’Oktoberfest, qui ne se tient tout de même pas à la porte à côté. Un adolescent approche, un bout de papier à la main. À voir comme il semble espérer que celui-ci lui indique la bonne direction, il cherche nécessairement une adresse.

Il a la dégaine type: cheveux trop longs et emmêlés, jeans tellement bas que je m’attends à ce qu’il se ramasse le cul à l’air avant longtemps, chaînes, name it En fait, c’est presque une caricature, car les ados que je connais ont rarement l’air que leurs ainés aiment à railler. Il attend même que je termine mon appel.  Ne jamais se fier aux apparences. Autrement, des gens me demanderaient sans arrêt de faire disparaître leur belle-mère…

-Excusez-moi Monsieur? Est-ce que vous sauriez où se trouve…

Le reste de la phrase est à passer aux pertes et profits, pour moi. Monsieur? Vous? ESt-ce que j’ai bien entendu? À qui il parle, comme ça?

Non, je ne m’étonne pas qu’un adolescent emploie le vouvoiement. Contrairement à la croyance populaire, il y en qui sont très bien élevés, en dehors des vôtres. En fait, ils deviennent ce que vous en faites, hein…

Non. Ce qui m’emmerde, c’est qu’il me vouvoie, moi! Qu’il m’appelle Monsieur! Qu’est-ce que c’est que ces conneries?

-M’as-tu dit vous?

-Ben… Euh… Oui?

Le pauvre gamin semble incertain. Je sens qu’il se repasse ce qu’il vient de dire, et qu’il ne voit pas ce qui cloche.

-Vous?

-Non?

-Non!

Je vois que même si je tentais de lui expliquer, il ne comprendrait pas la claque qu’il vient de me balancer. Il est seulement bien élevé. Il ne peut deviner qu’il y a cinq… dix… vingt ans (QUOI?), nous avions le même âge…

Oh, bordel…

Subitement, je comprends ce qu’il a vu d’emblée. Je pourrais être son père.

On a oublié de m’avertir que j’étais vieux. Aux yeux des jeunes, du moins. Et que je ne suis pas pour autant jeune aux yeux des vieux.

Bref, je suis baisé. De tous les côtés.

Je revois les signes. Ceux que j’ai ignorés, pendant longtemps. Le souffle un brin plus court, que j’attribue toujours à mes cigarettes, aussi avec raison. Le jour où je me suis dit que d’arracher mes cheveux blancs, sur mes tempes, était inutile; chacun de ces petits enfoirés en ramenaient deux autres avec lui pour se venger. Je pense au fait que les femmes dans la quarantaine hésitent de moins en moins à me dire oui à cause de mon âge. Aux soirées où je travaille, plutôt que de faire la fête. Je pensais que j’étais devenu sage, mais pas vieux, pour l’amour du ciel!

Pour l’amour du ciel? Ma grand-mère disait ça… Misère…

Je ne suis pas encore un vieux con, que je me dis. Seulement vieux. Et si je deviens con, je me refuserai toujours de faire le lien entre ces deux faits. Il y a, après tout, des tas de jeunes cons…

Pourtant, ça semble impossible. Je n’ai pas d’enfants! Pas même de REER! Je paie mes comptes à la dernière seconde possible! Je suis un irresponsable! Comment pourrais-je être vieux? Je m’entendais mieux avec le fils de ma dernière femme qu’avec elle!

Alors que l’adolescent, qui n’est là que depuis quelques secondes, attend que je lui réponde, je comprends.  Tout ce temps, je n’étais pas jeune. Seulement immature…

Je me revois, au secondaire, dans le bureau de ma directrice, en train de lui dire que sa moustache lui va à ravir, et qu’elle fait honneur à Tom Selleck! Que je sache qui est ce sympathique moustachu ne parle déjà pas pour ma jeunesse, mais où sont passées les vingt dernières années, merde? Je suis un cliché. Et c’est une question que se posent… les vieux!

-Je peux te poser une question?

-J’imagine…

-Est-ce que je suis vieux?

C’est un adolescent intelligent; je le vois à l’éclair d’inquiétude qui traverse son regard.

-Je sais pas… Vous avez quel âge?

-Trente-cinq.

-Mon père a trente-sept…

Ah! Quand même!

-… mais il a l’air plus jeune que v… que son âge…

Bien rattrapé, mais juste à voir le doigté qu’il mets à répondre, c’est déjà perdu. Jugé coupable. Vieux schnock. Pour lui, du moins. J’ai une subite envie de pleurer.

J’entends ma meilleure amie, il y a quelques semaines, me dire avec un peu d’étonnement dans la voix:

-Je vais quand même avoir trente-cinq ans, cette année!

-Je sais. Moi aussi…

-Euh.. Non, Jim, tu vas avoir trente-six.

Calice.

On s’entends: ce n’est pas cette année que je vais me mettre au tricot, ou à l’aquaforme. Je peux encore courir quelques kilomètres, mais je réalise que ce ne sera pas toujours le cas. Ce n’est pas demain que Le jour du Seigneur, à la télé, deviendra le grand moment de mon dimanche, ou que je mettrai mes dents dans un verre, sur ma table de chevet, après avoir embrassé ma femme. Je n’ai pas plus de télé que de femme, actuellement…  J’ai toujours des dents, par contre.  C’est la première fois, depuis que j’ai mordu Philippe Sabourin, en deuxième année, que je m’en réjouis. J’en suis rendu là. Désespérant.

Disparu depuis longtemps, le petit con qui avait bourré le tuyau d’échappement de son prof de physique d’une pomme de terre, agrémentée d’un gazou, qui émettait un joyeux Zweeeeeeez! chaque fois qu’il donnait du gaz… Évaporé, l’écrivain en herbe de onze ans, qui avait fait mourir la mère de son héros d’un cancer de la prostate, sans comprendre pourquoi tout le monde rigolait. Enfui, le type qui séchait plus de cours que quiconque, et qui avait conclu un arrangement financier avec la secrétaire de son directeur d’école, pour qu’elle signe elle-même ses billets d’absence. Si je savais où ce petit salopard s’est enfui, j’irais le chercher par la peau du cou…

Dure, dure réalité…

-Vous savez où c’est, ou pas?

Encore là, lui?

-Au bout de la rue, là-bas…

-Merci Monsieur!

Je ne sais toujours pas où il allait, mais le plus loin de ma vieille carcasse, le mieux. J’ai un appel à passer.

-Desjardins, sécurité financière, Manon à l’appareil, comment puis-je vous aider?

-J’aurais besoin d’un REER…

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