Nous aimerions vous rencontrer…

-Et comme salaire, vous vous attendez à quoi?

À cette question, je suis toujours tenté de répondre:

-Le mien, plus une partie du vôtre…

Un jour, je l’ai fait. La femme des ressources humaines a rigolé. Par contre, elle n’a pas rappelé.  Égoïste. On a beau former nos gamins, dès leur plus jeune âge, à partager avec les amis, ça se perd, en vieillissant…

Nouvelle ville. Nouveau boulot. Ce qui signifie, une fois de plus, d’aller se mettre de l’avant, un truc que je déteste lorsque c’est en dehors de mes champs de compétence. Les jobs pour écrivains autodidactes ne pleuvent pas. Idem pour les acteurs ayant quitté l’école de théâtre avant le temps, en se disant que Ionesco pouvait se planter ses pantomimes quelque part. Mes autres aptitudes n’ont pas d’application dans le monde du travail. J’ai arrêté de mettre ma sauce à spag’ dans le champ compétences depuis longtemps.

Sans diplôme significatif, ou sans un nom connu à vendre, tous les emplois se valent. Ils s’agit généralement de ceux dont les autres ne veulent pas. Je peux vivre avec ça pour un moment. Après tout, quelqu’un doit bien faire le sale boulot, et je ne suis pas assez frappé pour trouver une raison à ce que ce ne soit pas moi. J’aimerais, je vous jure, mais ce n’est pas encore le cas. Je me revois mopper le plancher d’une gargote, l’an dernier, pendant qu’une jolie fille, assise à une table, me jetait des regards dégoûtés. Ça m’avait fait rigoler. Principalement parce qu’entre deux accès de mépris, elle replongeait en souriant dans mon roman. Je ne regarde pas non plus les photos des écrivains que je lis…

Vous avez une maitrise en ingénierie et vous venez de perdre votre travail? Trop d’enveloppes brunes ont circulé? Vous vous rendez sur un site spécialisé en recherche d’emplois et vous cherchez un poste d’ingénieur. Point barre. Idem si vous êtes médecin, avocat, ou prostituée. Avec un diplôme collégial général, dont vous avez oublié l’essentiel du parcours sous l’effet de la boisson, les choses peuvent être légèrement plus compliquées. Vous pouvez être plein de choses, mais rien de ce que vous avez un jour rêvé d’être. Pourtant, je n’étais pas le petit gars traditionnel, avec des rêves de devenir pompier (bofff), ou policier (seigneur non!). Je ne rêvais ni d’être riche, ni d’être célèbre. Jamais eu envie de devenir vétérinaire, ou docteur. Pour avoir travaillé avec ces derniers, j’en suis heureux… Ceci dit, je n’avais pas non plus en tête de me démolir le dos en entrepôt. Mon père, lui, avait dû y penser, parce qu’il n’était pas particulièrement joyeux à l’idée d’avoir un fils acteur, ou écrivain. Du moins jusqu’à ce qu’il se mette au roman aussi…

J’ai été chanceux. Je suis parvenu à me placer les pieds dans des domaines intéressants, tout de même. La psychiatrie, entre autres. Comment j’y suis entré? Par une technique de recherche d’emploi que les détenteurs de diplôme de secondaire V et de cégep en sont sûrement venus, comme moi, à détester: le mot-clef. Tu n’as aucune idée de ce que tu pourrais faire de ta vie, une fois sur Emploi-Québec? On te demande justement de l’entrer dans le champ approprié. En un mot. Fins psychologues.

J’étais auxiliaire social en psychiatrie. J’y étais d’abord entré en tant qu’agent administratif. Et j’avais trouvé ce boulot en cherchant agent secret. Je n’ai pas mentionné ce détail en entrevue. J’aurais atterri au même endroit, mais sans le salaire…

-Vos principales qualités?

Je déteste cette question, parce que je déteste mentir… Je n’ai jamais vu quelqu’un y répondre honnêtement, de toute façon…

-Je suis travaillant, ponctuel, minutieux et…

En général, le quatrième mensonge est directement relié à l’emploi pour lequel je suis en entrevue. L’emmerde, c’est que j’ai beau réfléchir, je ne me souviens plus sur quoi j’ai postulé pour me retrouver en face de cette charmante dame. Quelque chose à voir avec le bois, il me semble…

-… et manuel.

-Vous savez, être manuel, pour un travail dans la comptabilité…

Merde. Le bois, c’était l’entrevue d’hier. Ou de ce matin. J’ai beau chercher, mais je ne vois pas comment mes maths 4-16 ont pu me valoir une entrevue dans le monde du chiffre.

-Et vos principaux défauts?

Ça, c’est carrément appeler à ce qu’on vous mente…

J’ai l’embarras du choix, ou le choix de l’embarras, mais aucune réponse ne semble convenir. Paresseux? Mauvaise idée. Excentrique? Pas mieux. Brouillon? Naaa… Autant y aller pour la bonne vieille ficelle:

-Je suis vraiment trop perfectionniste. Trop dur envers moi-même.

Ça dégouline de guimauve, mais c’est mieux que la vérité. Je sais qu’elle sait. Et elle sait que je sais qu’elle sait. Elle va de l’avant.

-Si notre entreprise était une personne, quel genre de personnalité aurait-elle?

J’éclate de rire. Impossible de lui expliquer qu’à la même question, de la part d’une sondeuse téléphonique, quelques années plus tôt, j’avais répondu que la compagnie de jeans Guess serait un enfant de chienne, pour voir comment elle allait réagir. Vu l’état de mon compte bancaire, je ne renouvellerai pas l’expérience. Impossible, également, de lui demander le nom de sa compagnie, que j’ai carrément oublié, si je l’ai jamais su. On me dirait que je ne me suis pas assez préparé que je ne me défendrais pas trop…

-Ce serait une personne dévouée, réaliste et axée vers le bien commun.

Sucker…

-Magnifique! C’est exactement ça!

C’est là que je me souviens. Ils construisent et vendent des tracteurs à gazon. Je souris. Si je m’accorde plus, je ne saurai pas m’arrêter.

-Si une ouverture de poste survenait en région, accepteriez-vous de déménager?

-Plus région que Drummond, vous voulez dire?

Je pensais l’avoir pensé, mais à sa tête, il est clair que j’ai parlé à haute voix. Impossible de rattraper ça.

-Non.

Parfois, la vérité est la seule solution. Sauf si vous êtes tueur à gages. Pas beaucoup d’entrevues, remarquez, dans ce champ d’action.

Les questions continuent. Beaucoup trop nombreuses pour un pareil salaire. Plus encore quand je sais que je n’aurai pas le boulot. Je pense déjà à la prochaine entrevue.

-Il ne vous reste qu’à rencontrer M. Kozlak, mon superviseur, qui est celui qui prendra la décision finale, une fois les entrevues terminées.

Kozlak? Kozlak… Ce nom, étrangement, provoque un écho dans ma mémoire pleine de trous, mais du diable si je parviens à savoir pourquoi.

-Est-ce indiscret de vous demander le prénom de M.Kozlak?

La responsable des ressources humaines a l’air surprise pour la première fois, mais elle réponds volontiers:

-Simon.

Simon Kozlak. Putain.

Je me lève et quitte, en laissant la pauvre femme derrière moi, éberluée.

Je suis un optimiste, mais pas au point de croire qu’un type que j’ai appelé face-de-cul-de-mouche pendant trois ans, au secondaire, va me refiler du travail…

NEXT!

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