La chasse aux faibles

Je me revois sur le cul, sur le trottoir. Mes livres un peu partout. Mon sac à dos, balancé par-dessus une clôture, est dans une cour, non loin. Je ne pleure pas. Je n’ai même pas mal. Pas assez pour donner aux trois connards qui me surplombent le plaisir de me voir brailler. J’ai huit ans, après tout, et les vrais hommes ne pleurent pas. Mon père me l’a dit. John Wayne aussi. Je parviendrai bien à être un vrai homme jusqu’à ce que j’atteigne le coin de la rue…

Mon persécuteur s’appelait Lacombe. ‘Doit toujours s’appeler ainsi, en fait, et vole probablement aujourd’hui des sacoches à des petites vieilles sur le coin des rues. Il est en sixième année. C’est un grand. Je viens d’amorcer ma troisième. Je ne le suis pas. Chétif me décrirait bien, quoiqu’il soit difficile de croire que j’aie déjà pu l’être un jour, quand je me regarde dans le mirroir. Je suis petit, et je ne pèse pas lourd. J’ai pas non plus des masses d’amis. Je suis une proie idéale…

Lacombe ne chasse pas seul; il traine ses supporteurs, dont j’ai oublié le nom depuis longtemps, si je les ai jamais su. Il n’y avait pas une grande part de discussion dans nos rencontres. Il m’agrippe par le collet, me remet sur pied et me balance une claque à me déchausser les molaires. Je retombe sur le cul. Ils rigolent. C’est fini pour aujourd’hui.

-À demain!

C’est bien là le problème. La régularité de la chose. Chaque jour, dès la sortie de l’école, ces trois débiles partent après moi. Ils n’aiment pas tant cogner que chasser. Ils aiment la peur qu’ils causent, même si je tente de cacher la mienne. La petite fille qu’ils poursuivent chaque matin est beaucoup plus satisfaisante pour eux, parait-il. Elle hurle tout au long du trajet. Perso, je cours en silence pour épargner mon souffle. Ça les emmerde. Ils me poursuivent donc sur un ou deux kilomètres, chaque soir, et vu mes petites pattes, je ne suis toujours pas parvenu à leur échapper. Nous sommes en 1988, et Ben Johnson s’est fait choper quelques mois plus tôt, après une course magnifique, pour avoir pris des stéroïdes. Il courait vachement, le mec, et je donnerais n’importe quoi pour mettre la main sur quelque chose qui me fasse voler comme lui.

Je peux rêver. Lacombe ne partira pour le secondaire que huit mois plus tard. En attendant, mes options sont limitées. Le dénoncer m’attirera une volée du feu de Dieu. En parler à mes parents, à coup sûr, fera naître une question de mon père sur ce que j’ai pu faire à ces gars pour les pousser à ces extrémités. Pas d’aide à attendre de personne. Je continue de courir.

Je décide de devenir brigadier scolaire, en me disant qu’ils n’oseront tout de même pas cogner sur moi alors que je porte la sacro-sainte ceinture orange, et que je fais traverser les tout petits.

Ils osent. Retour à la case départ.

Au ciné, il y a toujours un adulte pour régler le problème. Dans la vraie vie, à peu près jamais. Les profs se considèrent indignes de faire de la discipline. Ils sont, après tout, les maîtres du savoir, même quand celui-ci se résume à nous lire des livres de Moutarde le clown… Je me souviens de m’être fait conseiller, par l’idiote qui m’enseignait, de changer de trajet. Je n’y avais vraiment pas pensé, merci beaucoup… Ces salopards me flairent, quand je sors par une autre porte, où que je tente de changer mon itinéraire. Ça les amuse. Il semblerait que j’en ai pour huit mois à me prendre des claques sur la gueule, et qu’il n’y a pas d’échappatoire.

Il n’y en avait effectivement pas. Je me suis même pris une dégelée de fête, le jour où mes trois poursuivants ont terminé l’école primaire. Pour souligner la chose, ‘voyez…

À ceux qui soutiennent que la violence ne règle rien; je vous emmerde. Dans un cas comme celui-ci, il n’y a que ça. Si les parents des intimidateurs ne sont pas parvenus à leur apprendre la simple décence humaine, un prof n’y parviendra pas en dix minutes de réprimande. Si de courir après un gamin pour lui éclater la gueule représente le summum du plaisir pour ces enfants, il y a fort à parier que le problème prend racine chez eux, et un appel des parents de la victime à ceux des agresseurs ne changera rien, sinon d’empirer les choses. Discuter avec ces cinglés? Faites-moi rigoler… Dénoncer, dans l’indifférence générale, à une époque où l’on considère la violence dans la cour de récréation comme un passage obligé? Et puis quoi encore… Il ne reste que la violence, mais les chasseurs cernent le plus souvent les proies isolées. Ils n’aiment pas attaquer lorsqu’il y a un risque, même infime, de réponse. J’ai toujours pensé que les losers devraient se regrouper en syndicat, et engager quelques brutes pour assurer le service d’ordre…

J’ai pensé à Lacombe en voyant que la petite actrice des Beaux malaises avait dû changer d’école, récemment, après avoir été l’objet d’intimidation. La solution la plus souvent mise de l’avant, la voilà; se sauver. Je peux comprendre les parents. Je tenterais à tout prix d’éloigner ma fille d’un tel environnement aussi. Par contre, comme victime, je pense à celle qui a pris la place de cette enfant dans le coeur de ses agresseurs, et dont le calvaire commence… Difficile de se dire que le problème est réglé.

2003. J’ai vingt-cinq ans, je travaille à la rédaction de Voir Québec et mourir, et surtout, je charrie des caisses dans un entrepôt, pour vivre. Je ne suis plus chétif. Je suis même devenu plutôt baraqué. Quand je ne souris pas, paraît-il, j’ai une tête de tueur à gages. Le gamin terrorisé est demeuré quelque part derrière. Je suis assis dans un café, coin Papineau et Ste-Cath’, lorsqu’entre un type en costume qui retient tout de suite mon attention. Grand, maigre, et l’air idiot à manger du foin. En une seconde, je me revois sur le cul, sur ce trottoir. Je revois même mon sac à dos, depuis longtemps égaré, voler par-dessus une clôture.

Lacombe.

La vie offre parfois de petits plaisirs.

J’attends qu’il sorte et se dirige vers le métro Papineau. Je me dis bien, pendant un instant, que c’est infantile, mais je ne peux m’en empêcher. J’ai trop couru, avec ce type à mes trousses.

-Hey! Lacombe! Comment ça va, mon gars?

Il se retourne. Il arbore l’air incertain d’un type qui ignore qui je suis, mais ne veut pas paraître malpoli. Trop tard pour ça. En souriant, je marche sur lui. Avant même qu’il ne comprenne ce qui va se produire, je lui fous mon poing dans la gueule, et il se retrouve sur le cul, sur le trottoir, assis dans une flaque d’eau.

-Tu te rappelles de moi, trou-de-cul?

Il m’a replacé. Il n’a jamais connu mon nom, mais je vois très bien qu’il a fait le lien. Il tente de se relever. Un coup de pied dans les côtes le dissuade gentiment d’essayer de nouveau. Ça semble trop peu pour tout ce que j’ai vécu, mais l’idée n’était pas de descendre à son niveau non plus. En apercevant sa mallette, un modèle en cuir hors de prix, je souris. Je m’en empare, et je la balance à bout de bras, sur le toit d’un autobus qui passe et ne s’arrête pas. Je fais mine de frapper à nouveau, comme il le faisait jadis, uniquement pour faire peur. Il recule. Je me tire de là, en sifflotant.

Dix ans plus tard, j’aimerais vous dire que je ne suis pas fier de ce que j’ai fait ce jour-là. Pourtant, si je souris encore en écrivant cette histoire, ce serait mentir. J’étais fier, et je le suis toujours. C’est à peine si je ne sens pas le garçon terrorisé d’autrefois me taper dans le dos, tout content…

Si Lacombe, toutefois, devait un jour tomber sur ce texte, je veux lui dire que j’ai quand même été désolé, par la suite…

Je me suis vachement fait mal à la main en te cognant dessus, ducon…

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