Go Habs go!

Je voudrais être rigolo dans chacun de mes posts, mais c’est le début de saison du Canadien. Chaque fois, je suis nostalgique, même si je n’aime pas le hockey. Chaque fois, je pense à mon vieux. Chaque fois.

Mon père était un homme occupé. Il travaillait seize heures par jour, dans le meilleur des cas. Je savais qu’il était à la maison, mais de le déranger dans son bureau, sans une excellente raison, passait en général très mal. Il ne se fâchait pas, mais son regard disait clairement que je brisais sa concentration, et m’invitait à aller m’occuper à n’importe quoi, du moment que c’était loin de lui. Si je le dérangeais plus d’une fois, il n’y avait pas que son regard qui le disait… J’avais droit à son ton exaspéré, et le petit bonhomme que j’étais savait alors qu’il fallait remonter au premier étage, et me faire oublier. Il enseignait dans une polyvalente difficile, durant la journée, et écrivait des guides scolaires qui ont rendu, au fil des ans, des centaines de milliers d’élèves moins cons, ici, en Europe, et en Afrique.

Chaque fois que je me rends dans la maison de campagne de ma mère, et que je vois la médaille et le certificat signé du président Français, décernés pour son apport à la langue française, je le revois dans son bureau, au sous-sol de notre maison de Longueuil, en train d’écrire…

Je savais déjà que l’ombre du père ne s’appliquerait jamais à moi. Il ne pouvait être battu. C’était l’un des esprits les plus brillants de sa génération, et il faisait son petit bonhomme de chemin sans se faire remarquer, jusqu’à ce qu’il passe à la fiction.

À cette époque, il faisait paraître une bonne douzaine de cahiers d’exercices et de guides du maître par an. Sans parler des dictionnaires et des grammaires. Il a tenu les éditions Guérin sur ses épaules durant plus de vingt ans, jusqu’à faire paraître plus de cent quatre-vingt manuels scolaires, qui se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires, ici, en France, en Belgique, et même en Afrique. Il n’arrêtait jamais. Jamais.

Sauf quand il y avait du hockey à la télévision….

À chaque début de saison du Canadien, j’ai une pensée pour le vieux, qui nous a quitté il y a quatre ans. Je me revois, à six ou sept ans, l’attendre dans l’un des deux fauteuils du salon, la télévision sur Radio-Can, pour la Soirée du Hockey. J’entends encore la musique, comme vous, probablement. Je le revois soupirer en m’apercevant, le pauvre, mais il ne disait rien. C’était son seul congé, mais j’étais là, alors c’était foutu.

C’était pourtant entendu: je pouvais écouter le hockey avec lui si je me taisais. Je ne devais pas parler durant les phases de jeu. Je ne devais pas non plus parler durant les annonces, parce qu’il avait toujours un livre sur les genoux à cette intention. Je ne devais pas parler, point.

C’était beaucoup me demander. Je suis une grande gueule aujourd’hui, et ça ne date pas d’hier. Chaque fois, j’avais des questions. Pourquoi est-ce que ce type est habillé en rayé? Pourquoi il arrête le jeu sans arrêt? Pourquoi Craig Ludwig a-t-il une tête à faire peur aux petits enfants? Pourquoi est-ce que Russ Courtnall patine partout comme une poule pas de tête? Pourquoi le chandail était rouge, hier, et blanc, aujourd’hui? Je devais être pénible; ‘y a pas à dire….

Mais c’était mon moment avec le vieux. Il n’y en  avait pas d’autres. Comme j’étais le seul, dans la maison, à sembler partager son intérêt, j’avais parfois droit à des histoires, quand il se sentait d’humeur. Il m’a raconté le match du vendredi saint, auquel il avait assisté par hasard. Le championnat junior, au Forum, où il avait aperçu, et admiré, Wayne Gretzky, pour la première fois. Comment Ferguson allait geler le gardien adverse d’une bonne mise en échec, pour réveiller son équipe. Je me souviens d’avoir vu, en direct, Clint Malarchuk, le gardien des Sabres, se prendre un coup de patin dans la gorge, et presque mourir sur la glace, au bout de son sang. Comment les Russes trichaient sans arrêt, en jetant parfois une seconde rondelle sur la glace. Il y avait de l’action, à n’en pas douter, mais j’écoutais le hockey avec mon père pour les histoires qu’il racontait. J’écoutais le hockey parce que c’était l’occasion de lui faire vraiment sentir que nous étions du même sang.

Le père regardait les matchs du Canadien depuis l’époque où la télévision ne les présentait qu’à partir de la deuxième période. Je crois qu’à sa mort, on aurait pu compter sur les doigts des deux mains les matchs qu’il avait manqués, en cinquante ans. Quand il voyageait, il me faisait enregistrer le Canadien sur notre vieux Bêta, et garder les journaux, pour ne rien manquer. Il en était malade.

Personnellement, j’apprenais des statistiques pour l’impressionner, mais du diable si je voyais ce qu’il y avait de si intéressant à regarder. Je voyais douze adultes jouer avec un bout de rubber, et je ne comprenais pas. Jusqu’à ce qu’ils gagnent la coupe en ’86, puis en ’93, où j’ai séché mes cours pour aller voir la parade, seul. Quand je lui avais raconté, je voyais bien qu’il aurait aimé me punir, mais qu’il était surtout envieux. Je m’étais tenu à quelques mètres de la coupe Stanley. Impossible de m’en vouloir pour ça. Je ne me rappelle plus du tout des cours manqués, mais je me souviens encore du défilé, et du sentiment de faire partie de la bande. Le père avait surtout l’air de regretter de ne pas y avoir été. J’ai été puni des centaines de fois, mais je ne l’ai jamais été pour ça.

J’ai vieilli, ensuite. J’ai quitté la maison. J’ai cessé de regarder les matchs, même si j’aimais encore lire les résumés. Ça m’assurait d’avoir un sujet de conversation avec lui, quand je lui parlais au téléphone. Autrement, il n’était pas spécialement causant. Sur le Canadien, il était intarrisable. Une encyclopédie. J’en suis devenu une aussi, uniquement pour le coller de temps à autre et gagner son respect. J’avais un jeu de société sur le hockey, dont j’avais appris les deux mille questions presque par coeur. Je n’aimais pas le jeu, mais j’aimais mon vieux.

Aujourd’hui, il nous a quitté. J’écoute parfois un match, ici et là, pour entretenir le souvenir, mais je me demande ce qu’il aurait pensé d’un contrat de 98 millions accordé à un seul homme. Je me demande ce qu’il aurait pensé de PK Subban, et de son attitude extravagante. Mon père n’aimait pas les gens qui se la jouaient. Il aimait les héros obscurs, parce que lui-même en était un, sans le savoir. Je l’entends encore crier: Patine! Mais patine , calice! à un joueur en particulier, comme si celui-ci pouvait l’entendre. J’entends son cri de mort, chaque fois qu’un joueur du Canadien comptait, même quand moi et mes soeurs dormions. Il transmettait son enthousiasme. C’était un partisan, un vrai. J’ai tellement regretté qu’il n’ait pas vu une dernière conquête de la coupe, avant de mourir…

Alors voilà… Ce n’est peut-être pas marrant, comme texte, mais la saison commence, et je sais que le vieux s’en serait frotté les mains en rigolant, comme chaque fois qu’il y avait une bagarre sur la glace. Il adorait ce sport, à s’en damner. Moi, j’adorais ce vieux schnock, de la même façon. Même si les matchs n’ont plus la même saveur, sans lui, je ne peux m’empêcher de lire les résultats. Je prends la relève.

Parce que j’ai dans l’idée que si le Canadien devait gagner la coupe Stanley à nouveau, même la mort ne pourrait l’empêcher de revenir célébrer. Alors j’attends.

Et j’espère…

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