L’enfer des braves

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Je ne sais pas pour les vôtres, mais mes parents m’ont toujours encouragé à faire des études. Ils ont vendu la maison et m’ont foutu dehors au moment où j’allais les entreprendre, mais ils m’ont encouragé. J’entends encore le vieux me dire:

-T’as le choix: tu étudies, ou tu vas faire des jobs de marde toute ta vie…

À l’époque, j’écrivais déjà. Lui rédigeait des guides scolaires, et n’avait même jamais songé à faire de la fiction. Je n’avais pas l’argent pour étudier, passé le cégep. J’avais toujours cru que je serais enseignant, mais je découvrais soudainement que je n’en aurais pas les moyens. Je mentirais si je disais que ça me faisait un pli. J’allais écrire, et réussir. J’avais déjà l’idée d’un bouquin sur l’indépendance du Québec et le bordel qu’elle entrainerait (tiens donc…).

J’allais même en vivre. Ha!

Ce n’était même pas par une méconnaissance du marché du livre; j’étais simplement enflé… Je venais de quitter Saint-Hyacinthe, et je tâtais alors de la médiocre qualité d’enseignement du cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil. Quand j’ai dû aller me trouver un boulot, et lâcher l’école, pour entrer dans la vraie vie, je me disais que j’y retournerais l’année suivante. Ma soeur aînée m’a bien averti, en me disant que c’était rarement le cas, en fait, mais je gardais l’espoir.

Je n’y suis jamais retourné, naturellement. Et des jobs de marde, il y en a eu. Des tonnes. C’est à ce moment que j’ai découvert la réalité d’une majorité de la population, et que j’avais été, jusqu’alors, un privilégié. Question confort, j’avais été élevé dans la ouate. Et la débarque a été rough. Très.

Je me suis ramassé dans un entrepôt que je ne nommerai pas, parce que je n’ai aucune envie de leur faire de la pub. Pas moyen d’ouvrir la radio sans me faire saouler par leurs annonces, alors ils peuvent se passer de moi et de ma trentaine de lecteurs pour ça… Cinq cents employés, tous remplaçables. J’ai découvert la joie d’être un numéro, une quantité négligeable, une chiure de mouche sur un par-brise. Une réalité que je ne savais même pas exister. La loi de la shop…

À la seconde où je suis entré là-bas, et où mon individualité a été remisée sur une tablette, j’ai enfin compris ce que le père voulait dire. Trop tard. Je ne sais pas pour vous, mais c’est toujours de cette façon que je comprends ce qu’on tente de m’expliquer. Je dois être con, je sais pas…

Le même autobus, à la même heure, avec les mêmes quarante personnes, chaque putain de matin que Dieu (HA!) emmenait. Pendant six ans. Pour ceux qui ont lu Voir Québec et mourir, ça vous dit peut-être quelque chose. Fontaine, c’était moi.

Un endroit épouvantable, dans un quartier qui ne lui cédait en rien. Une paie assez bonne pour ne plus pouvoir partir, tout en se détestant de demeurer pour ça. Trop d’employés pour maintenir une unité, et donc des petites guerres à chaque tournant. Un travail épuisant, répétitif, et déprimant. Des patrons qui n’avaient rien à foutre de vous. Un endroit où, passé midi, un bon tiers des employés étaient sous l’influence de l’alcool ou de l’herbe, simplement pour supporter ce qu’ils avaient fait de leur vie. Je ne juge pas; j’étais dans le tiers en question. Big time…

Je n’aimais pas tellement mes collègues. Les regarder me faisait peur. Ils étaient ce que je craignais de devenir: enchaînés à vie. Je pensais valoir mieux. J’étais vraiment enflé. Quand je parlais de partir, je ne recevais qu’un regard étonné. Ils ne comprenaient pas. C’était bien payé. Il y avait même un bonus en février. Ils n’avaient jamais connu mieux. Je n’avais jamais connu pire. Depuis, j’ai compris, ô combien… Depuis, je suis revenu sur Terre. Depuis, j’ai appris le respect.

Je travaillais au milieu de cinq cent braves. Certains sympas. D’autres, pas du tout. Certains normaux. D’autres, vraiment pas. Mais des braves. Tous autant qu’ils étaient.

La bravoure, ce n’est pas de faire quelque chose qu’on aime jour après jour. La bravoure, c’est de faire quelque chose qu’on hait, jour après jour, parce qu’il n’y a pas d’autres choix. Il y a la maison à payer, et les enfants à nourrir. Les paiements de l’auto, de l’Hydro, des voyages scolaires qui coûtent toujours plus cher, chaque année. Le salaire était aussi bon que le boulot était chiant. Ils devaient rester. Ils n’avaient pas le choix. Et le manque de choix n’enlève pas la bravoure, car la plupart entraient travailler avec une belle attitude. D’autres non. Je vous laisse deviner de quelle catégorie j’étais. Et à quel point je pouvais être impopulaire, avec ma grosse tête. L’emmerdeur classique.

Je ne pouvais que penser à l’adage qui dit que si vous ne faites pas tout pour réaliser vos rêves, quelqu’un vous embauchera pour réaliser les siens…

Rétrospectivement, je les admire. Rétrospectivement, j’aimerais leur dire que je suis désolé. Que je n’ai pas imaginé, sur le coup, ce qu’avaient pu être les dix, quinze, vingt dernières années pour ces braves. Je l’ai compris au bout de six ans, un peu, quand un chauffeur de chariot-élévateur m’a confié être entré au service de la compagnie le jour exact de ma naissance. J’en avais été flabergasté. À tous les moments de ma vie auquel je pouvais penser, ce type, Normand, avait été là, dans cet entrepôt, à charrier du stock pour des gens qui ne se souciaient que très peu de lui. Il travaillait pourtant avec le sourire, ou en sifflotant. Ce jour-là, j’ai compris quel était le problème.

J’étais le problème.

Ce qui devait être l’avis de mes patrons, malgré mon bon rendement, car la semaine suivante, après six ans de parfois bons et loyaux services, j’ai été viré cul-par-dessus-tête. Dieu merci. Je ne crois pas que j’aurais trouvé le courage de partir par moi-même. Je n’étais pas un brave. Je n’avais rien à faire parmi eux.

Je pense à mes anciens collègues, ce matin, parce que dans quinze minutes, je partirai pour mon nouveau boulot. Pire, bien pire, que celui que j’occupais à l’époque, et que je ferai pour moins de la moitié du salaire que je gagnais il y a plus de dix ans. Faut bien gagner sa croûte…

Le salaire est à chier, mais mon attitude est meilleure. L’humilité, on n’en a jamais trop. Je pars travailler avec une nouvelle bande de braves. Peut-être encore plus braves que les derniers, vu les conditions.

Cette fois, par contre, je suis bien décidé à être des leurs.

Et au moins, je m’y rends en char

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