Dan

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Chez nous, on ne regardait pas de films. Parfois un Sergio Leone qui passait à la télé, parce que mon père l’aimait, mais comme je devais me coucher à huit heures, ça limitait les occasions. De plus, si on l’enregistrait, les cassettes VHS étaient toujours trop courtes de quinze minutes, ce qui fait que je ne sais toujours pas comment se termine Le bon, la brute et le truand. Je me relevais bien parfois en cachette pour Bleu Nuit (n’est-ce pas messieurs?) mais les intrigues étaient minces. Mes parents n’avaient jamais été fous de cinéma. Ils travaillaient du lever au coucher du soleil.  Ils n’avaient pas mis les pieds au cinéma depuis trente ans lorsqu’une fois adulte, j’ai insisté pour les emmener avec moi, en leur disant que ça leur plairait, avec du son et de la couleur…

Une fois par an, mes soeurs m’emmenaient avec elle, et c’était un grand moment, peu importe le film. De un, je sortais en adulte, ou presque, sans parents, et de deux, qu’est-ce que j’aimais l’ambiance! Je ne tenais pas au pop-corn, ni aux boissons gazeuses, mais j’aimais les salles, même les plus miteuses.

J’ai vieilli. Vers l’âge de douze ans, ma soeur m’a présenté, lors de notre sortie annuelle, l’une de ses amies, qui travaillait dans le plus vieux cinéma de la rive-sud. L’amie en question m’a dit comme ça, comme s’il ne s’agissait pas de la plus grande faveur que l’on m’ait jamais offerte, que je pouvais venir voir gratuitement tous les films que je voulais. Je croyais à peine à ma chance. Tous les employés laissaient entrer qui ils voulaient. On était loin de la politique d’un géant comme Guzzo, ou d’un Famous players… J’ai sauté sur l’occasion.  J’ ai vu des centaines de films, là-bas, et dès que j’en avais la chance, je filais vers le ciné.

L’Oméga. Mes amis de Longueuil s’en souviennent assurément. Un ancien cinéma porno des années soixante-dix, jamais rénové, coincé dans un petit centre d’achats entre un Brico et un Maxi. Il y avait également une petite arcade, tout aussi pathétique, sur le chemin qui s’enfonçait dans les profondeurs du bâtiment. On y présentait des films qui passaient ailleurs depuis trois semaines, quand ils finissaient par les avoir. Des divans défoncés dans l’entrée. Des salles où le plancher était le plus souvent collant, et où vous pouviez voir un film presque seul, tellement il n’y avait personne. Aux standards d’aujourd’hui, c’était épouvantable.

Pour moi, c’était merveilleux.

Je donnais un coup de main pour le ménage, pour me rendre utile. J’avais parfois droit à un verre de pepsi, servi en douce. Il n’y avait pas de patron. En quatre ans, je n’ai vu le proprio qu’une ou deux fois, et uniquement parce qu’il venait voir un film. Il me semble que c’était une caricature d’Italien, qui s’appelait Johnny, mais il est possible que je m’en raconte. Mieux que le cinéma, j’avais l’impression d’être un grand. Le personnel était constitué d’une bande d’amis, et parfois, vraiment, on me donnait l’impression d’en être. C’était la grande vie.

Surtout, il y avait Dan, le projectionniste.

Dan avait une vingtaine d’années. C’était le grand frère que j’avais toujours rêvé d’avoir, sans même le savoir. Il me parlait comme à quelqu’un de son âge. Il sacrait devant moi.  Il me laissait monter, ô suprême honneur, dans les salles de projection bien crades du deuxième. Il était cool. Il avait une voiture sport. Il n’allait plus à l’école. C’était mon héros.

Pour lui, naturellement, j’étais surtout un gamin laissé à lui-même, qui venait traîner à son travail, mais j’aime à croire qu’il me trouvait sympa. Je faisais ses courses. J’allais chercher la bouffe. J’étais fier, vachement fier, d’intéresser un adulte assez pour que l’on me confie des responsabilités. Un soir, à la fermeture, il m’a même traîné avec lui au 222, une arcade beaucoup plus impressionnante que la petite chiotte près de l’Omega. Probablement parce que c’était toujours mieux que d’y aller seul, mais quand même… Je lui avais ensuite payé une poutine. Je payais pour un adulte! J’en étais presque un moi-même, désormais! Encore huit ans!

Dan habitait pas loin de chez moi, et me ramenait du ciné en voiture. Je me souviens encore de l’odeur de pin artificiel de sa Celica. Je me souviens de l’honneur que j’éprouvais d’y monter, alors qu’il aurait pu me laisser me taper les trois kilomètres qui séparaient l’Omega de la maison. Tout le monde l’aimait bien. Il avait une copine, et même un gamin en chemin. Plus tard, j’allais être comme lui. Je savais bien que ce n’était pas exactement un ami, mais pour moi, c’était un modèle. Travailler dans un cinéma, merde! Qu’est-ce qu’on pouvait demander de plus?

Puis, un jour de mes treize ans, où j’étais tranquillement assis chez moi devant la télé, ma soeur, qui ne savait rien de mon admiration pour mon  »grand frère »  est passée et m’a jeté en passant: Hey! Tu sais qui est mort? Daniel, du cinéma! et elle a continué son chemin. Elle le connaissait peu. Je ne lui en voulais pas. Pour elle, c’était le collègue d’une amie, point.

Moi, je venais de perdre un proche, sans que personne ne le sache. Rideau.

Dan et ses amis du cinéma s’amusaient à se lancer de la neige, récupérée par une porte de sortie d’urgence. Il y avait toujours de l’ambiance, là-bas. Ça jouait, ça se tiraillait, ça se tirait la pipe. C’est ce que j’adorais. Sans avertissement, Dan est tombé au sol. Crise cardiaque, causée par un défaut au coeur dont il n’avait jamais eu connaissance. Mort avant l’arrivée de l’ambulance. Mort dans ce lieu où il m’avait tant impressionné. Mort alors que son fils allait naître trois semaines plus tard.

Je n’ai jamais été à l’enterrement. Je n’ai même jamais su où ça s’était tenu. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où il repose. Il n’y avait pas de raisons que l’on m’y invite. Je n’étais pas un de ses proches.

Il était seulement l’un des miens.

J’ai pensé à lui en revoyant à la télé, hier, un film dont je l’avais aidé un jour à réparer la bobine.  Je n’y avais pas repensé depuis longtemps. J’ai fait le saut en réalisant que son fils devait avoir près de vingt ans aujourd’hui. Je me suis toujours demandé s’il lui ressemblait.

J’espère qu’il a rencontré quelqu’un qui l’a impressionné, lui aussi.

J’espère que sur son chemin, il est tombé sur un type comme son père…

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