Ma soeur est une guerrière

J’ai découvert, cet été, que je ne connaissais pas ma soeur.

J’ai grandi avec elle, bien sûr, et je continue de la voir plusieurs fois par an, mais peut-être qu’on prend pour acquis, quand il s’agit de notre famille, que l’on sait déjà tout, depuis le temps. Je savais que c’était une bonne mère. Je savais que c’était une bonne fille. Je savais que c’était une bonne personne, et que je l’aimais. Ça me suffisait, apparemment.

Il a fallu que le cancer la frappe pour que je réalise à quel point elle était impressionnante. À quel point elle bottait des culs, comme on disait dans le temps.

Quand je lui ai demandé la permission d’écrire sur son combat, elle a tout de suite demandé à ce que ça ne soit pas centré sur elle, et a parlé des milliers de femmes dans une situation similaire à la sienne. J’y viendrai. Elle refusait d’être mise de l’avant, voilà mon point. Mon père tout craché.

Le cancer a frappé Marie-France à 43 ans. Ma soeur mange bien. Elle fait de l’exercice. N’abuse de rien. Rien à voir avec son mode de vie, vraiment. Une sale malchance, et rien de plus à dire là-dessus. Le cancer a frappé Marie-France comme un ivrogne qui cherche la bagarre dans les bars, sans évaluer à qui il s’en prend. Mauvaise idée.

Marie-France a encaissé le coup, a secoué la tête une ou deux fois pour s’éclaircir les idées, et lui a balancé une torgnole à lui dévisser la tête. Depuis, elle frappe, et frappe, et frappe… Il commence à comprendre qu’il s’est trompé d’adversaire, d’ailleurs. ‘Peut pas faire autrement, à force de s’en prendre plein la gueule.

Ma soeur est faite d’acier. Je n’ai jamais vu quelque chose lui résister. Elle ne le réalise peut-être pas tous les jours, mais chacun de ses coups porte. Chacun de ses coups fait reculer son agresseur. Elle ne le réalise sans doute pas du tout, mais elle est devenue un modèle, pour moi.

Ma tante Nicole est de la même veine. Votre mère, aussi. Votre fille. Votre meilleure amie. Ma chum Karine, du secondaire, qui a frappé si fort qu’elle a couché cet enfoiré. Vous êtes entourés de guerrières. Il y en a à chaque coin de rue.

Et sincèrement, messieurs? Ne les provoquez pas. Elles ont connu pire que vous, et pourraient très bien avoir pris goût à rendre les coups…

Marie-France a perdu des cheveux. Est-ce que ça l’a arrêtée? Elle a simplement changé de coiffure. Elle était fatiguée, voire épuisée? Elle a continué de s’entraîner, pour avoir une bonne raison de l’être. Une raison qu’au moins, elle s’était choisie.

Le cancer lui a coûté un sein. J’étais là, le jour où elle s’est fait opérer. Jamais je n’ai vu quelqu’un partir au combat avec une aussi belle attitude. Je suis entré à l’hôpital en ayant envie de pleurer sur ses malheurs. J’en suis ressorti, huit heures plus tard, en pleurant de fierté.

Bordel, ce qu’elle bottait, comme culs!

Le cancer est la dernière des guerres. Les hommes et les femmes qui le combattent, nos derniers héros.

Si vous n’avez jamais connu quelqu’un qui s’y est mesuré, et je vois mal comment ça se pourrait, je vous entend grommeler: C’est pas exactement comme si ils avaient le choix, hein?

Faux. Archi-faux. Ils et elles ont le choix, au contraire. Des tas de choix, parfois trop pour l’énergie disponible à leur consacrer. Le choix d’avoir la bonne attitude, ou non. De se centrer sur leurs malheurs, ou non. De répondre aux coups reçus, ou non. De bien s’entourer, ou de vivre ça seuls dans leur coin. Et j’en passe, et des meilleures. Des choix, ils en ont trop. Quand ta vie est en jeu, chaque geste devient un choix.

Personne ne rêve de chimiothérapie. Faudrait être maso. Même les plus braves en arrachent, à l’hôpital. Aucune femme ne veut voir disparaître l’un des symboles de sa féminité. Même pour un temps. Même en sachant qu’on va lui reconstruire son sein. Même si c’est pour vivre. Le courage, c’est ça. La bravoure, c’est de continuer. Si c’était facile, personne ne paniquerait.

Vous l’avez vue comme moi, cette bravoure. Elle est magnifique, parce qu’elle survient au moment même où ceux et celles qui en font preuve sont au plus bas. Au point précis où il serait le plus facile d’abandonner. La maladie fait ça, entre autres choses: elle vous révèle à vous-même. Elle vous montre de quoi vous êtes faits.

Marie-France, elle, est faite d’acier.

Ma soeur entreprend sa radiothérapie, aujourd’hui. Elle est épuisée, mais fourbit néanmoins ses armes pour la dernière ligne droite avant la victoire. Elle sait, tout au fond, là où ça compte, qu’elle va gagner. Je le sais aussi. Alors que j’ai eu un mauvais pressentiment, pour mon père, dès les premiers signes du cancer, j’ai su de la même façon que ma soeur le vaincrait. Je n’en ai jamais douté. Je n’ai jamais, non plus, été si fier de qui que ce soit.

Je vois Marie-France prendre son élan. Je vois le cancer, métaphoriquement, plisser les paupières et raidir la mâchoire, dans l’attente du coup qui l’enverra au tapis. Ce salopard l’ignore encore, mais il a déjà perdu.

Je sens qu’il a peur, et j’aurais peur aussi.

Ma soeur est une guerrière.

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