Post-mortem

Nathalie ne fait pas son âge. Elle a dépassé celui de la beauté fatale, mais elle a encore cette étincelle, dans l’oeil, qui dit clairement qu’en son temps, elle a fait le party, et qu’elle ne verrait aucun inconvénient à recommencer, si on lui en donnait la chance. Elle a cet âge indéfinissable, entre cinquante et soixante ans, que personne ne se donne vraiment la peine d’évaluer. C’est dur de dire si elle a été belle, ou si c’était son entrain qui attirait les hommes, jadis. Chose sûre, après avoir divorcé une fois et perdu deux autres maris, elle considèrent qu’elle s’est assez donnée, dans le domaine amoureux. Elle a toutefois cet air de celle qui espère, vous savez… Oui, vous le voyez parfois dans votre miroir, même si vous êtes en couple. Une envie d’être surprise par la vie…

Nathalie est venue me demander de lui ouvrir un pot de confiture, parce qu’elle s’est ramassée dans les escaliers et s’est cassé le bras. Elle habite l’immeuble d’à côté, et j’étais dehors. C’est le genre de voisine que l’on n’entend jamais, contrairement à celui d’en haut et ses marmots. Après avoir forcé comme un idiot, à deux mains, sur le couvercle, j’ai fini par l’ouvrir, et elle m’a offert un café, pour me remercier. Chez elle, tout était rangé, simple, et propre. On aurait dit une version inversée de mon propre appartement.

Il y avait partout des photos de ses défunts maris, et j’ai demandé si elle avait des enfants. Elle a secoué la tête, en versant le café.

-Une fois, j’ai bien failli, mais non…

Je ne savais pas quoi répondre. Elle a dû croire que je ne comprenais pas, alors elle a raconté. Comme on raconte parfois les trucs les plus intimes à de parfaits inconnus qu’on ne croisera sans doute jamais plus. Comme un raconte à un psy nos horreurs, en n’imaginant jamais la partie où il rentre chez lui en les trainant en remorque. Plus elle racontait, moins je savais quoi dire. J’ai écouté. Je suis bon, pour ça, et les gens ne se racontent pas pour obtenir une réponse.

La veille de Noël, en 1987, Nathalie est sortie dans un club avec deux amies. Elle portait encore très bien sa jeune trentaine et aimait faire la fête.  Les années disco battaient leur plein, j’imagine, au moins ici, et elle aimait être remarquée. Elle est tombée sur le mauvais gars, qui l’a un peu trop remarquée. En la raccompagnant, il a préféré prendre de force ce qu’il aurait pu obtenir par la douceur. Nathalie s’est relevée, et a préféré oublier tout ça. Je vous entend hurler d’ici, et je comprends, mais parfois, c’est simplement moins horrible. Et Nathalie est sortie avec un motard, des années plus tard, qui lui a fait casser les jambes, dans sa propre interprétation d’un retour de Karma.

Nathalie a été fêter avec sa famille, le lendemain. C’était pas joyeux-joyeux, mais ça l’est rarement dans sa famille. Son frère, complètement saoul, a happé l’une de ses demoiselles d’honneur, à l’un de ses trois mariages. C’est ce genre de famille…

Elle a fêté le nouvel an, aussi, et franchement, elle arrivait presque à ne pas penser à ce qui s’était passé. Presque.

À la fin de la première semaine de janvier, Nathalie s’est aperçue qu’elle était enceinte. Elle n’a pas eu à chercher loin pour savoir de qui. Le foutu plafond lui est tombé sur la tête.

Vous avez tous entendu une histoire similaire, j’en suis sûr. Le monde est rempli d’horreurs, et les gens sont prompts à les rapporter. Le problème, c’est qu’à l’époque où Nathalie s’en aperçoit, l’avortement est toujours criminel. Loin de moi l’idée d’insinuer qu’il est plus aisé d’avorter pour une femme de nos jours, car enfin, c’est un acte d’une violence contre-nature, par définition, mais l’accès à cette procédure, toutefois, était au début de 1988 un rêve pour jeunes femmes désespérées.

Elle ne pouvait pas le garder. Ni le mettre au monde. Ce qui se produisait en elle l’horrifiait. Elle a avalé une potion qu’une vieille de sa rue vendait justement pour venir à bout d’une grossesse, et qu’une amie était allée lui acheter. À part la rendre malade et lui donner le flu, ça n’a strictement rien donné. Une autre de ses amies lui a parlé d’une femme, que la soeur de sa cousine avait été consulter. J’ai pas bien compris ce bout-là; ça en ferait de facto sa cousine aussi, non? Enfin… Ensuite, j’ai compris consulter. J’ai eu l’image d’une vieille sorcière opérant avec un cintre, peut-être même rouillé, et subitement, mon café ne passait plus.

Nathalie s’y est rendu, deux semaines plus tard. Elle est entrée dans un appartement d’Hochelaga-Maisonneuve dont l’odeur aurait suffi à faire fuir n’importe qui de sensé. Elle ne l’était plus tellement, avec l’enfant de son agresseur en elle, qui prenait le départ. La vieille avait réellement l’air d’une sorcière. Elle parlait avec un accent tchécoslovaque à couper au couteau, et Nathalie ne comprenait pas un mot sur trois. Elle en était à enlever ses vêtements quand elle a senti le besoin urgent de se tirer de là. Elle s’est relevée, a rabaissé sa jupe et est partie à toute allure, au milieu des cris de la vieille. Elle m’a dit en riant qu’elle avait couru pratiquement jusque chez elle, au centre-ville.

C’était le 27 janvier 1988.

Le 28, la Cour Suprême décriminalisait l’avortement. Quand elle l’a appris, Nathalie est presque tombée dans les pommes. Elle a été parmi les premières à pouvoir bénéficier légalement et en toute sécurité de cette procédure, au Québec.

La semaine suivante, elle a vu la femme qui avait failli l’avorter dans le journal. Elle avait pratiquement saigné une jeune fille à mort, en lui causant de graves lésions internes. Cette fois-là, Nathalie s’est évanouie.

Nathalie a fait une drôle de tête quand je lui ai appris qu’il n’existait actuellement aucune loi fédérale concernant l’avortement, au Canada, et qu’ils pourraient aussi bien basculer de l’autre côté, avec un bigot au pouvoir. Un jour ou l’autre, malgré l’ouverture des esprits, on pourrait en revenir à la vieille avec le cintre…

Il y a des dizaines de pays, particulièrement en Amérique du Sud, où c’est exactement où les femmes en sont. Sans aller jusqu’au viol, il y aussi les accidents, les circonstances qui changent tout, et ces femmes sont laissées à elles-mêmes. Parfois, un médecin compréhensif, en cas de viol, prendra le risque de les aider, pendant que la loi ferme les yeux, mais c’est tout, et c’est avec beaucoup de chance, encore…

Je raconte à Nathalie comment une amie Sénégalaise a dû avorter en secret, après des négociations, dans un escalier, avec un docteur qui risquait cinq ans de prison s’il l’aidait. Elle, elle ne risquait que deux ans de prison, après tout, si elle allait jusqu’au bout… Nathalie a secoué la tête, et m’a dit:

-Non, mais sont-tu étranges, pareil, les étrangers, hein?

J’ai eu une pensée pour l’absence de loi, au Canada, garantissant aux femmes le droit de subir cette procédure en sécurité. Puis, je me suis dit que pour nos voisins, nous étions nécessairement les étrangers étranges…

Reste à savoir jusqu’à quel point on peut l’être…

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