Autant pour l’empathie

-Vous êtes condamnée à dix ans de prison.

L’accusée, devenue coupable, qui entend cette phrase demeure immobile, durant quelques secondes. Ce n’est pas possible. Non, non et non! Pas après tout ce que la juge a pu entendre, depuis le début du procès! Pas après tout ce qu’elle a vécu! Pas après tout ce que ses filles ont enduré! Dix ans? Plus de trois mille six cent jours derrière les barreaux? Impossible!

C’est pourtant ce que la juge vient de dire. LA juge, parce qu’en plus, c’est une femme, comme elle…

L’accusée est coupable. Totalement, ça, il n’y a pas à tortiller. Elle n’a jamais tenté de faire croire le contraire. Ce serait difficile, après avoir tiré trois fois à la carabine dans le dos de son mari. Il s’est écrasé comme une merde, tête première, après le second tir, mais elle en a mis un de plus, pour être certaine. Elle l’a bien tué, et même si elle savait qu’elle paierait, pour ça, elle ne l’a pas regretté un seul instant depuis. Au moins, ainsi, elle est la seule à payer pour ses erreurs.

L’accusée n’a pas de nom, parce que l’identité de ses filles peut encore être protégée. Appelons-la Malika, pour faciliter. Malika s’est trompée. Elle a accepté les avances, dans sa jeunesse, d’un salopard, sans le savoir. Elle l’a même épousé. Jusque là, ses erreurs… Jusque là, elle seule qui payait…

Malika a ensuite eu des enfants de lui. D’abord un garçon, puis, malheureusement, une fille, puis une autre, et encore une… Certains hommes préfèrent avoir des fils, parce qu’ils les comprennent plus facilement. Le mari de Malika, lui,  préférait avoir des filles.

Pour les violer.

Le viol, Malika, elle connait. Quand tu te prends des trempes de la part du même homme depuis des années, et que tu ne le quittes pas par peur, toute relation sexuelle est pratiquement un viol. Malika n’est pas parvenue à éviter que son mari batte ses filles à répétition, pendant leur adolescence. Elle a sans doute essayé, pour s’en ramasser double ration elle-même. Il n’a même pas besoin d’une bonne excuse. Il le fait pour leur bien, paraît-il. Malika a donc enduré, parce qu’elle sait qu’il est assez fou pour la tuer, si elle s’enfuit. Seule, elle aurait encore eu ses chances, mais avec quatre adolescents en remorque…

Quand l’impensable s’est produit, Malika n’a pas dénoncé. Son fils, lui, a probablement menacé de le faire pour protéger ses petites soeurs, dont le tyran visitait le lit de plus en plus souvent. En réponse, il s’est fait battre, et battre, et battre par le patriarche. Le cinglé de service, entre deux viols, lui a bien fait payer de ne pas être une fille, lui aussi.

Un jour, Malika est retournée chez elle, et elle a trouvé son fils pendu. Il en avait enduré plus, et plus longtemps que ce qu’il pouvait encaisser. La morgue est passée à la maison, récupérer le corps de son premier enfant, et Malika est montée se mettre au lit avec le monstre.

Le lendemain, Malika a décroché le fusil, comme disent les Corses. Elle a parcouru tranquillement le salon, puis la cuisine, et a trouvé son mari près de la chambre de ses filles. Il n’y a pas eu de grandes phrases. Il n’y a pas eu de scènes hollywoodienne. Malika a tiré trois fois, dans le dos de leur tortionnaire. Elle l’a descendu comme on le ferait d’un animal nuisible. Pour ses filles, au moins, le cauchemar allait se terminer.

Malika a été accusée, naturellement. Pour avoir enduré durant des décennies son salopard, Malika a même été jugée avant le jugement. La juge a questionné sa passivité. Elle ignorait ce qu’était la terreur, la juge. Malika, elle, venait à peine de s’en défaire, et espérait sans doute un peu d’empathie. Pas pour elle, à la limite, mais au moins pour ses filles.

Dix ans de prison pour meurtre sans préméditation. Voilà la clémence dont la cour a fait preuve envers Malika. Le mari, lui, n’aura jamais eu à passer un seul jour derrière les barreaux.

Cette histoire ne se déroule pas au Congo.

Malika a été condamnée en France, il y a deux jours.

Impossible, dites-vous?

Impossible n’est pas français…

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