En mémoire

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Je ne suis l’actualité que de loin en loin. Rien à foutre de savoir qui a tué qui, et comment, et encore moins d’entendre parler de leur procès en détails par la suite. Aucun intérêt à suivre la progression de l’Ebola, tant que le premier cas n’aura pas été répertorié à Montréal. Pas la moindre envie de savoir quelle vedette de la chanson a été coincée saoule, au volant, ou en possession de coke, dans une fête ou une autre. Pas envie d’avoir mal au coeur, à l’heure du souper, en entendant les dernières exactions d’un pédophile. Je ne m’en fais donc pas trop pour les trucs passagers, mais parfois, je rate une curiosité ou une autre.

Hier, en déroulant mon fil facebook, je suis tombé sur un post de l’historien Éric Bédard, auteur de plusieurs essais sur le Québec, mais également du Québec pour les nuls. Je ne connais pas personnellement ce monsieur, que je n’ai rencontré qu’une fois, mais je le considère comme l’un des deux ou trois gardiens de notre mémoire collective. Accessoirement, c’est également le frère de mon meilleur ami, Marc, un type génial lui aussi. Ça doit courir dans la famille, je sais pas…

M.Bédard, dans son post, soutenait que Samuel de Champlain méritait d’avoir un pont nommé en son honneur. En lisant ça, j’ai eu comme un passage à vide. Est-ce que le pont Champlain, justement, ne portait pas le nom de notre célèbre père fondateur? Peut-être étais-je moins calé en histoire que je ne le croyais? J’avoue que je ne m’étais jamais réellement posé la question, Champlain étant pour le Montréalais que j’étais synonyme de bouchons, de jurons, et de rapports de circulation.

C’est donc ainsi que j’ai appris qu’on allait renommer le nouveau pont Champlain le pont Maurice-Richard…

Pardon?

Je suis allé lire une bonne demi-douzaine d’articles sur le sujet, avant de me convaincre que ce n’était pas un gag. C’était vrai. Le ministre des transports Lebel, qui en avait fait l’annonce il y a un moment déjà, n’a pas une tête de rigolo. C’était simplement passé sous le radar du boycotteur de la télévision québécoise que je suis.

Ça m’a laissé sur le cul, je dois dire. J’ai la plus grande admiration pour Maurice Richard, que je me représente toujours sous les traits de Roy Dupuis. Oui, c’était un sacré joueur de hockey; mon vieux me racontait ses faits d’armes par le menu. Oui, ses exploits ont traversé les décennies. Oui, le Canadien a gagné des tas de coupes Stanley grâce à ses exploits, à sa détermination, à son courage et à son abnégation. Oui-oui, on sait tout ça, et c’est merveilleux, vraiment. C’était un grand athlète, et un symbole de résistance du petit peuple contre l’establishment, si vous souhaitez vraiment aller jusque là.

Mais voilà. C’était un athlète. Ou plutôt, ce n’était qu’un athlète. Il poussait un bout de caoutchouc sur une patinoire, quoi… Même si c’était le plus grand, il demeure un sportif, qui n’a, d’ailleurs, jamais voulu être, ni représenter autre chose.  Un joueur de hockey, et seulement un joueur de hockey.

Et Champlain, me direz-vous? Il a seulement fondé Québec!

Seulement? C’est déjà quelque chose, je dirais, d’établir une ville qui non seulement tient encore, plus de quatre cent ans plus tard, mais est mondialement connue. Il se trouve toutefois que non, Champlain n’a pas que fondé Québec. Il a établi des postes de traites à Trois-Rivières et Montréal. Il a navigué sur toute la longueur du St-Laurent, et au-delà, jusqu’à Boston, et même New York, qui ne verrait le jour que vingt ans plus tard.  Il a cartographié le Québec en entier. A découvert le lac qui porte son nom. Il avait navigué jusqu’à Mexico, avant même de mettre Québec en place. À une époque où la maladie guettait le navigateur le plus averti, il a fait le voyage entre la France et l’Amérique du Nord des dizaines de fois.

Il peut également être considéré comme un anthropologue, à une époque où les sauvages étaient perçus, au mieux, comme une quantité négligeable, et au pire, comme des ennemis. Il a fondé des alliances avec eux, non seulement pour la survie des hommes sous sa protection, mais également par intérêt personnel. Il a été le premier, sur notre territoire, a partager un calumet de paix avec eux. Il les a défendu. Il a exploré des dizaines de cours d’eau en leur compagnie, comme s’il était des leurs. Bien que les noms aient depuis changé, il a nommé la Rivière du loup, la Nicolet, et d’innombrables voies maritimes. Il a écrit des récits de voyage qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui. Il a tracé des cartes qui ont ouvert la voie à ses successeurs. C’était un grand.

La légende n’a même pas eu à embellir son histoire. Le gars était un dur, et un héros. Le 29 juillet, en 1609, accompagné de deux de ses hommes et d’une soixantaine d’Algonquins, il s’est retrouvé devant deux cent Iroquois, ennemis jurés des peuples amérindiens avec lesquels ils s’étaient liés depuis son arrivée. L’Histoire rapporte qu’un des amérindiens qui le guidait lui a indiqué les trois chefs Iroquois qui dirigeaient le groupe. Champlain en a buté deux d’un seul coup d’arquebuse. Un seul. Je ne sais pas ce qu’il vous faut, dans le genre badass, mais moi, je trouve ça plutôt impressionnant.

Plus qu’un type qui traine deux adversaire sur son dos jusqu’au filet, même s’il s’agissait là d’un grand exploit sportif…

Je vous entends me dire: Oui, mais Maurice, lui, partait de rien! Il s’est élevé du niveau zéro, pour s’établir! Il a fait face à l’adversité!

C’est exact. C’est aussi vrai pour Champlain, qui a été sous-estimé toute sa vie. Qui est mort en portant le titre de lieutenant du Vice-Roy, alors que celui-ci était demeuré en France, et que Champlain faisait son travail depuis des années. Il a vu ses compagnons mourir de maladie. Il a été soldat, avant même d’être navigateur. Il s’est pris des flèches dans les jambes, contre les Iroquois. On lui a accordé la direction de Québec, avant de le trahir et de le garder sur le plancher des vaches durant trois ans, en France. Et quand, enfin, il a pu revenir, c’était encore et toujours en remplacement de Il a été affamé, puis battu par les Anglais, lors de la chute de Québec. Encore une fois, retour en Europe… Lorsqu’il revient, trois ans plus tard, il rebattit Québec à partir de ruines. Quelques années plus tard, il était mort, sans avoir jamais porté le titre qui lui revenait, soit celui de gouverneur de la Nouvelle-France.

Même son foutu testament a été contesté! Et sa tombe reste toujours à découvrir. Je ne sais pas ce qu’il vous faut de plus, comme adversité…

Même son apparence est sujette aux controverses. Le visage qu’on lui connait, c’est désormais prouvé, était en fait le portrait d’un contrôleur des finances… À part peut-être un autoportrait, dessiné dans la rose des vents de l’une de ses cartes, une pratique courante, à l’époque, nous ne savons même pas à quoi ressemblait le grand homme…

Maurice Richard, on sait à quoi il ressemblait. C’était également un grand homme. Est-ce que leurs exploits sont pour autant comparables? Pas vraiment non… Richard poussait des rondelles, de façon magnifique, et n’en demandait pas plus, d’où sa grandeur. Champlain est à l’origine de notre présence au Québec, et de son existence même. Je veux bien qu’on pousse un peu, mais poussons égal, comme disait l’autre…

Et puis, s’il faut renommer un pont, pourquoi pas le pont Victoria? On parle ici d’une Reine qui appuyait les esclavagistes durant la guerre de sécession, après tout…

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