Le millionnième clou du cercueil

J’avais treize ans. Mon père roulait ses cigarettes lui-même et en tenait une boite près de son bureau. Je venais de voir un film où le héros fumait. Méchant, méchant cinéma qui donne le mauvais exemple! Je me suis glissé dans son bureau et j’en ai subtilisé deux. Je suis allé me cacher dans le petit bois du parc derrière chez nous, armé d’un paquet d’allumettes et du fruit de mon larcin. Je n’étais même pas accompagné d’un ami doté d’une mauvaise réputation pour m’influencer. J’étais simplement con.

Je me suis assis sur une des pseudos-structures d’hébertisme qui jalonnaient les sentiers, et, les mains tremblantes, j’ai allumé la première cigarette de ma vie. Je me souviens du goût: un peu comme si j’avais léché le gravier du sentier sur lequel je me tenais. Une bouffée: l’impression d’être un homme. Deux bouffées: celle de faire quelque chose d’excitant et d’interdit. Trois bouffées: celle d’être un homme, à nouveau, mais un homme qui a mal au coeur. Quatre bouffées: larmes aux yeux, et sérieuses nausées.

Des pas qui approchent, et moi qui planque ma cigarette, au cas où la police anti-tabac déboulerait pour m’en coller une. C’est une copine d’école, qui a un béguin pour moi, et à qui j’accorde bien peu d’attention, j’en ai peur. Quand je vous dis que je fais toujours des choix de merde en matière de femmes: j’ai découvert plus tard que cette jolie asiatique était une descendante de la famille royale du Laos… Elle me voit, les larmes aux yeux à cause de la fumée, et me demande pourquoi je suis triste. C’était presque drôle, à l’époque, mais après vingt ans de cigarettes, je comprends qu’effectivement, j’aurais dû être malheureux de ces premières bouffées. Elles allaient mener à des dizaines de milliers de dollars jetés par les fenêtres, à une santé défaillante, à des vêtements brulés à l’occasion, à trainer une odeur de cendrier sans même m’en rendre compte, alouette…

Il n’y a, quand on s’arrête à y penser, aucune bonne raison de fumer. Croyez-moi, j’ai cherché. En plus, je fais partie de ces fumeurs à la chaîne qu’affectionnent tant les compagnies de tabac, et dont les besoins en nicotine dépassent  le bon sens. Un mélange de dépendance et de stupidité pure. Mon père, que je voyais comme l’un des derniers irréductibles, était parvenu à abandonner depuis près de dix ans. J’étais seul de mon clan. Quand on lui a découvert un cancer, j’ai fini par arrêter. Au bout de quinze ou seize ans d’esclavagisme. Pour deux ans.

Une mauvaise passe, une cigarette volé à un ami qui m’a laissé faire, et c’était reparti pour un tour, à fumer encore plus  qu’avant. Les fumeurs qui ne parviennent pas à arrêter sont toujours heureux de vous laisser replonger, après une protestation de pure forme, vous remarquerez…

Bref, ça fait vingt-deux ans que le manque de nicotine, au cinéma, me poussent à trouver la dernière heure de chaque film particulièrement chiante. Je suis toujours surpris d’aimer le même film en dvd, à la maison, avec un clou de cercueil à la main.

J’étais la norme, ou presque, quand j’ai commencé à fumer. Depuis, je suis devenu un paria. Plus personne ne fume ou presque. Dans la mesure où le gouvernement envisage de hausser la cartouche pour la troisième fois, uniquement cette année, je ne me demande même pas pourquoi. Quand les bars ont interdit la cigarette, j’ai su que c’était le début de la fin. Quand, à New York, j’ai réalisé qu’il n’était même plus permis de fumer dans Central Park, j’ai compris que j’étais un dinosaure en voie d’extinction. Puis, dans un éclair de lucidité, j’ai été frappé par le fait que même si j’avais eu le droit de fumer à l’hôpital, ou dans une église, j’étais de toute façon en voie d’extinction. Que la fin arriverait même drôlement vite, si je continuais à m’envoyer deux paquets par jour.

J’ai attendu le bon moment, pour arrêter. J’ai repoussé la date. J’arrête pour le nouvel an. J’arrête après mes vacances. J’arrête après avoir fini ce manuscrit. J’arrête dès qu’il tomberait deux pieds de neige. J’arrête si je croise un type habillé en jaune entre 9:15 et 9:42, aujourd’hui. N’importe quoi pour continuer.

Et finalement, simplement, j’arrête. Là. Maintenant.

Ces derniers jours, j’ai arrêté. Personne ne croit que j’y arriverai, mais j’ai arrêté. Parce que j’ai dans l’idée de dépasser cinquante ans, un de ces quatre. Parce que je n’ai pas envie de savoir à quoi ressemble la chimio. Parce que je ne veux pas crever au bout de mon souffle. Parce que ça emmerde le monde entier, et moi le premier. Parce que s’il n’y a pas de bonnes raisons de s’y mettre, il y a en a des centaines de ne pas continuer.

J’ai décidé de vivre, après vingt ans à tenter de me tuer à petit feu, un clou de cercueil à la fois.

Je trouvais que la vie n’était pas assez rough comme ça, faut croire, mais j’ai décidé de voir si j’en étais capable, à nouveau. On peut toujours trouver des moyens de s’étonner soi-même; c’est la beauté de la vie.

C’est aussi comme ça qu’on se ramasse à mâcher de la gomme avant même de déjeuner…

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