Un peu de décence, quoi!

Fleurette et Thomas sont mariés depuis soixante-sept ans. Pensez-y un instant. Soixante-sept ans. Lorsqu’ils se sont passé la bague au doigt, le pays sortait à peine de la seconde guerre mondiale. Nelson Mandela n’avait pas trente ans. Elizabeth Taylor en avait quinze. Hillary Clinton, Elton John et Michel Sardou venaient de naitre. C’est une époque que je ne parviens même pas à imaginer. Un pain coûtait quelques sous. Prendre le transport en commun, quelques sous. Une soirée en ville? Je vous le donne en mille: quelques sous. L’histoire d’amour de Fleurette et Thomas Todasco, elle, n’avait pas de prix.

Ils ont traversé le temps, ensemble. Ils ont connu la folie des années soixante. Le mouvement hippie. La flambée des prix de l’essence, et de tout le reste. Ils ont suivi les guerres successives que se sont livrées les hommes. Les récessions. Ils ont regardé grandir leur fils, avec fierté. Un couple comme les autres, si ce n’est que la vie allait leur laisser l’occasion de s’aimer durant des décennies.

Je les envie, moi qui ne suis jamais demeuré avec une conjointe plus que quelques années. Je les admire. Les périodes difficiles que traverse chaque couple, ils les ont sûrement connues aussi, mais ils ont tenus bon. Leur amour a été plus fort que tout.

Cette semaine, ce que la vie leur avait accordé a bien failli leur être retiré. Non par le destin, mais par le CSSS où ils habitent désormais. Pour une question d’argent, tout bêtement. Fleurette a fêté cette année ses quatre-vingt-dix printemps. Son mari, puisqu’elle les aime jeunes, n’en affiche quant à lui que quatre-vingt-huit au compteur. À cet âge, demeurer en santé demande plus de soins, et d’énergie. Thomas a encore bon pied bon oeil, mais son épouse a des ennuis de santé qui requièrent quelques heures de soins par jour. À la résidence où elle habite, Fleurette paie le minimum, 450$, car le réseau n’a pu lui trouver de place en CHSLD il y a quelques années. Elle a eu de la chance, en un sens, parce que son mari, lui, doit allonger deux mille dollars par mois, alors qu’il n’a pourtant pas besoin de grand chose. On aurait pu croire que l’un dans l’autre, la résidence Desjardins s’y retrouvait, mais non. Le CSSS a demandé deux mille dollars de plus à Fleurette par mois, afin de lui prodiguer les soins auxquels la décence la plus élémentaire lui donnait pourtant droit. Deux mille dollars que Fleurette et Thomas n’avaient pas. Sans argent, Fleurette allait devoir déménager, et laisser son amoureux derrière. Ce que toutes les épreuves que la vie avait mis sur leur chemin n’étaient pas parvenues à accomplir, une bureaucratie stupide et sans coeur allait le faire. Séparer des êtres que rien n’avait pu séparer, et à une époque de leur vie où ils ont plus que jamais besoin l’un de l’autre. Inimaginable.

Inimaginable que le gouvernement ne tienne pas un fond d’urgence pour les ainés dans le besoin. Pour pallier à ce genre de situation, justement, alors que de l’argent, on en a pour tout le reste. Si nous en avons assez pour bâtir un amphithéâtre qui n’abrite personne, à Québec, et encore assez pour le donner carrément aux compagnies multi-millionnaires qui viennent s’installer ici et faire du profit sur notre dos, nous en avons assez pour permettre à nos citoyens de finir leur vie dans la dignité. Si nous en avons assez pour offrir des primes indécentes à des présidents d’organismes publics qui gagnent déjà une fortune, nous en avons assez pour éviter les drames qui peuvent l’être. Si nous en avons assez pour l’investir, nous en avons assez pour être humains.

Leur fils ne l’a pas accepté. Dieu merci, il ne l’a pas accepté. Il s’est tourné vers les médias, qui ont dénoncé cette situation intolérable. Comme par hasard, alors que ce déménagement est prévu depuis des semaines, le CSSS a changé d’avis. Pas parce que c’était la chose à faire. Pas par décence. Pas par humanité.

Par peur de l’opinion publique, qui la jugeait avec raison. Qui continuera, je l’espère, de la juger, pour y avoir seulement pensé. Pour avoir envisagé de les séparer. La vieille dame l’a d’ailleurs dit elle-même: ça aurait été comme de tuer un chien à coup de pied.

Comme toutes les belles histoires, celle-ci se termine bien. L’ancienne ballerine gardera son homme à ses côtés. Leur petite chambre restera la leur. Leur dernier univers ne sera pas attribué à quelqu’un qui pouvait payer plus.

Comme quoi les médias peuvent servir à autre chose qu’à rapporter les atrocités des procès à sensation, de temps en temps…

Prenez soin de vos enfants. Aimez-les. Appuyez-les. Un de ces quatre, ils seront vos derniers remparts contre l’idiotie de la bureaucratie…

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