Mourir entre amies

J’avais onze ans. Je venais à peine de les avoir, et je sortais de chez les scouts, ce soir-là. Ma mère, avec beaucoup de délicatesse, m’a expliqué ce qu’il venait de se passer, dans une école de Montréal, tout près. Expliquer le meurtre à un enfant n’est pas une chose facile. Lui expliquer le meurtre de masse, c’est impossible, parce qu’on ne parvient pas à se l’expliquer à soi-même.

Jusque là, pour moi, une fille, c’était simplement quelque chose de joli qu’on ne pouvait pousser ni au gym, ni en jouant au roi de la montagne, dans la cour d’école. Je tombais amoureux à chaque coin de rue, sans savoir quoi faire après, et les filles étaient un monde mystérieux et troublant. Ma principale préoccupation était d’en tenir un jour une par la main, devant tout le monde, si possible. Jamais je n’aurais cru qu’on puisse détester une fille parce qu’elle était une fille.

Je me trompais.

Quatorze victimes. Plus quatorze blessés durant la fusillade. Plus quatorze suicides, après les faits. L’héritage d’un désespéré à une société naïve qui croyait que de telles tueries se produisaient n’importe où, sauf chez nous. La fin de centaines de rêves, qui vivaient autant dans la tête des victimes que des étudiants et étudiantes qui en ont réchappé.

La mémoire des quatorze jeunes femmes a été maintes fois soulignée depuis les évènements, et chaque fois, j’avais aussi une pensée pour les autres. Ceux qui étaient là. Dans la classe d’à côté. Dans le couloir, alors que le meurtrier ouvrait le feu dans la salle de cours. Je pense à ceux qui sont passés à ça de faire partie de l’Histoire et de devenir des noms sur des monuments commémoratifs. Je parierais que certains d’entre eux font partie des suicidés. Comment vivre avec une chance aussi aveugle, si on est sensible le moindrement? Comment être le témoin d’une telle horreur et croire que quelques sessions avec un disciple de Freud pourra régler le problème?

Je me demande comment l’homme qui a vu John Lennon se faire descendre a vécu, après ça. Comment la famille de ceux qui avaient un proche dans les avions du 11 septembre ont continué leur vie. L’ambiance qu’il y avait dans la ville située la plus près d’Hiroshima, après la bombe atomique. Toujours en vie? Certes, mais à quel prix…

Je pense à la demoiselle qui a détalé en courant, réussi à passer les portes principales, et qui a regardé les événements de là, en tremblant. Au gars qui a couru appeler des secours mais n’a pas voulu remettre les pieds à l’intérieur, par la suite. Je me demande comment se passe le 6 décembre, pour eux, et s’ils se sentent coupable de s’en être sortis. J’espère que non. Dans la mesure où ils allaient avoir à porter les rêves et les projets de quatorze ingénieures de plus, j’espère qu’ils en ont bien profité. J’espère qu’ils ont rendu hommage à cette chance en faisant de chaque jour quelque chose de spécial.

Journaux et télévision ont beau rappeler le déroulement des évènements depuis vingt-cinq ans, ça n’entre pas. Je ne peux pas m’imaginer la scène. Je suis allé voir le film. J’ai détesté. C’est trop dur à concevoir pour que ça semble vrai. Il n’y a que ce poids, au niveau du coeur, qui rappelle la réalité de la tragédie. Cette tristesse d’un enfant de onze ans pour quatorze inconnues, et cette peur devant l’aléatoire de la chose, qui pourrait tout aussi bien me prendre ma mère à moi. Quand j’entends le nom des victimes, j’ai de nouveau onze ans et j’ai la trouille. J’ai peur parce que des campus, il y en a partout. Des armes, il y en a à chaque coin de rue. Des cinglés, vous en côtoyez chaque jour, dans leur mode fonctionnel. Ils ne viseront pas nécessairement les femmes, mais ils ont la haine, et quelques tuiles en moins.

Le silence qui a suivi le suicide du meurtrier a dû être terrible. Il doit encore régner, parfois, dans la tête de ceux qui ont pris part au drame de Polytechnique. La tragédie nous a tous marqué, et nous n’y étions pas. Vous vous souvenez d’où vous étiez, quand c’est arrivé, et vous n’y connaissiez personne. Imaginez un ami de ces étudiantes, qui a dû quitter la salle. Imaginez la profondeur de la perte, et la cicatrice en conséquence.

Il y a eu plus de quatorze victimes, ce jour-là. Même le gamin avec son uniforme de scout, dans la vielle chevrolet celebrity de sa mère, le savait. Les événements nous ont appris de brutale manière que nous étions mortels, et que le bon sens ne gérait pas nécessairement l’agenda de notre départ.

Et ça, merde, ça fait peur…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s