La marde blanche

Je le sais, que c’est déprimant… Ce l’est encore plus quand on nous l’annonce en avance. Vous remarquerez que c’est d’ailleurs les seules fois où les météorologistes ne se trompent jamais. Quand ils nous disent qu’il va neiger, il neige. Quand ils annoncent du soleil, il pleut deux fois sur trois. Faut être un peu vicieux pour travailler chez Météomédia; ça fait partie de la description de tâche.

En me levant, ce matin, et en regardant ma guimbarde enterrée sous la neige, un petit mal de coeur m’a pris. D’autant plus que je vais devoir travailler à l’extérieur toute la journée, à enjamber des bancs de neige, et à faire affaire avec des gens tout aussi bien disposés que je ne le suis par la température. La joie. Je me répète qu’on me paie pour courir et m’entrainer. Un petit mantra qui fonctionne mieux quand il ne fait pas tempête.

Décidément, je déteste la neige. Je ne fais pas de ski, ne possède pas de traineau à chiens, ne suis pas très Noël, et je ne vois pas la magie de la chose. La première neige ne m’a jamais fait sortir la langue pour choper un flocon, même quand j’étais enfant. Plus petit, ça voulait surtout dire que les pantalons de neige allaient m’attendre dans l’entrée, à côté de mes bottes d’astronaute. Les toughs de l’école ne portaient pas d’ensemble de neige. Moi, j’en avais un, avec des bretelles pour les pantalons, vous vous souvenez? Si j’avais de la chance, le bas allait avec le haut. Quand on m’achetait un nouveau manteau, on vérifiait l’état de la salopette, et si elle était encore bonne, ma foi, ça irait toujours assez jusqu’à l’an prochain. C’est à ce moment que j’ai commencé à me choisir ça noir, comme Johnny Cash. Je parierais toutefois qu’il n’a jamais eu à porter de salopette de neige, lui…

Ce n’est pas tant la neige, qui cause pourtant des emmerdements bien suffisants à la détester. C’est l’idée de la neige. L’idée qu’elle ne partira pas avant le printemps. L’idée que le froid est là pour s’installer. Que l’été indien que j’attendais ne viendra pas en décembre, ni en janvier. L’idée de passer l’hiver sans conjointe pour me tenir au chaud. Que toute nouvelle tempête va simplement empirer les choses. C’est décourageant. Durant l’été, l’idée de l’hiver n’a pas droit de cité. Il n’existe pas, et n’existera jamais. Le réchauffement climatique nous offrira un hiver sans neige, cette année. Nécessairement. Ben non. La saison n’est même pas officiellement commencée qu’on est déjà enterré dessous. Calvaire… J’y croyais encore en novembre, vous savez…

Puis, je pense à Moah. Je vous entends me demander qui c’est. Sincèrement, je ne l’ai jamais rencontré. Il habite au Mozambique, dans un petit village oublié de Dieu et du reste du monde. Les bonnes journées, il fait trente-huit degrés, chez lui. Personne ne s’en plaint, parce que c’est comme ça depuis toujours. Enfin presque. Avant, il faisait trente-cinq. Ça grimpe, depuis quelques années, et les villageois commencent à se demander si ça va s’arrêter avant de les tuer. C’est déjà dur pour les vieux. Moah, lui, s’en fout. C’est l’ennui qui le tue. On ne l’a jamais sélectionné pour un casting d’Oxfam, et il s’embête ferme depuis que la seule école à des miles à la ronde a été fermée. Il a soif, Moah. Il y avait deux puits au village. Pas à trois heures à pieds comme dans les documentaires, où les femmes se promènent avec une cruche sur la tête, mais carrément au village. L’un des deux est désormais infecté, et seuls les plus téméraires vont y tirer de l’eau. Parfois, ils en meurent, comme c’est arrivé à l’un de ses amis. La mort est plus courante sous le ciel de Moah que sous le notre, mais la peine demeure la même, et il refuse de boire la flotte qui sort de ce puits. Cette année, l’autre puits s’est asséché, et ça devient salement problématique. Ça ne le dérange pas tellement de marcher une heure avec son père pour aller chercher de quoi boire au village voisin, et de trainer sa charge durant une heure au retour, car c’est un brave petit, mais beaucoup de puits s’assèchent, ces dernières semaines, et il se demande où ils iront puiser si celui-là ne donne plus d’eau. Il ne connait rien de notre réalité. Heureusement. Personne ne lui a dit que certains avaient de la flotte chez eux, qui arrivaient quand on tournait un robinet. En fait, on lui a dit et il n’y a pas cru.

Surtout, Moah ne connait pas la neige. S’il en voyait, il en demeurerait comme deux ronds de flan. Les tempêtes qu’il connait charrient du sable, et tuent. Le froid est une notion abstraite, car il ne l’a jamais connu non plus. Il n’y a pas l’électricité dans son village, et un réfrigérateur ne servirait à rien. Il pleut deux fois par saison, dans son coin, et c’est un évènement chaque fois. S’il savait que dans d’autre partie du monde, l’eau qu’il tente de récupérer lorsqu’elle tombe du ciel est disponible au sol, par pleins bancs de neige, il nous trouverait chanceux.

Chanceux.

Alors oui, ça fait chier de pelleter, de se les geler, et de ne pas en voir la fin, mais en rentrant de la tempête, il nous est toujours loisible d’aller poser nos fesses dans la baignoire pour se réchauffer.

Dans plus d’eau qu’il n’a la chance d’en boire en une année.

Quand j’y pense, ça me ferme la gueule. Un exploit déjà plus impressionnant que de prédire une tempête..

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s