Il n’y a pas de justice

Je suis demeuré estomaqué, ce matin, en prenant connaissance des résultats d’un sondage paru dans l’actualité démontrant que les Québécois ont de plus en plus confiance en nos tribunaux.

Ce sondage, à mon avis, ne démontre qu’une chose: que l’ont peut faire dire absolument n’importe quoi à un sondage. J’aime autant penser ça, parce qu’il n’y a qu’une seule autre alternative: les Québécois sont bêtes à manger du foin.

En 2000, 60% des Québécois faisaient confiance aux tribunaux. Cette année, 74%… Premièrement, je trouve ridicule de poser cette question à la population en général, qui n’y a jamais eu recours, et pour qui la notion de justice est une abstraction. Autant demander à une femme son avis sur le cancer de la prostate.

Entre le bureau du directeur des poursuites judiciaires et pénales, qui se met le pied dans la bouche une fois par semaine, la commission Charbonneau, risible en elle-même et qui nous coûte des millions, la relaxe de Guy Turcotte, qui devrait être enfermé à double tour et les erreurs judiciaires qui pleuvent, il faudrait être particulièrement con pour croire qu’on est autre chose qu’un numéro, pour le système de justice.

En fait, si j’ai été si révolté par cette ineptie, c’est que j’ai vu le système de justice à l’oeuvre. Je l’ai vu broyer un de mes amis, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un tas de pulpe. Appelons-le Bruno. J’ai appelé Bruno à quatre du mat’, aujourd’hui, pour lui demander la permission de raconter son histoire. Je sais qu’il dort peu, car il fait encore des cauchemars à propos de tout ça. Lorsqu’il se réveille, remarquez, le cauchemar continue. Bruno est un homme brisé, et même si je le lui souhaite, je doute qu’il se relève de tout ça un jour. J’ai toujours peur de recevoir un appel m’annonçant qu’il s’est suicidé, et il ne m’en voudra pas d’en parler, car il y pense régulièrement. Bruno est l’exemple type de la victime de tout ce qui déconne dans notre système de justice.

Il y a quelques années, Bruno est tombé follement amoureux. La totale. Pour une rare fois, le coup de foudre était totalement partagé, et, aussi incroyable que cela ait paru à nous tous qui l’aimons et le trouvons parfois foutrement intense, sa copine était tout aussi intense que lui. J’ai rencontré la demoiselle, que nous appellerons Annie pour l’exercice, et il est vrai qu’elle était sublime. Magnifique, amusante, intelligente, riche, tout… Je suis d’une nature défaitiste, c’est vrai, mais j’ai néanmoins eu l’impression que quelque chose clochait. L’anguille sous roche, vous voyez? Ce n’était pas à moi de dire un mot là-dessus, et de lui gâcher son bonheur. Bruno travaillait dans la même shop que moi. Elle? Elle était présidente de la compagnie à qui appartenait la shop. Une situation étrange, mais il était tellement heureux que je ne pouvais que me réjouir pour lui.

Ils étaient donc intenses. Ils s’aimaient de façon complètement irrationnelle. C’était beau à voir, bien qu’un peu inquiétant. Bruno a déménagé chez elle au bout de deux semaines, dans son immense baraque. Il a même changé de ville pour ça. Ils sont partis en voyage ensemble quelques jours après avoir décidé de vivre ensemble. Ils en sont revenus fiancés. Ça nous a un peu foutu les jetons, pour dire vrai. Ça allait trop vite. Trop fort. C’était trop parfait.

Nous avions raison d’avoir peur pour lui.

Au bout de quelques mois, la passion d’Annie est retombée à plat. Bruno l’a bien un peu senti, mais pas autant que nous, quand il nous rapportait certains propos de sa conjointe. Un de nos amis, passé le voir à l’improviste, a également vu Annie dans les bras d’un autre homme sur le pas de sa porte, alors que Bruno était au travail. Il a bien essayé de le lui dire, délicatement, mais Bruno n’y a pas cru. Il voulait voir dans sa fiancée la femme de leurs débuts, et ça se comprend. Quelques semaines plus tard, Annie lui a demandé, du jour au lendemain, de s’en aller. Rendu là, Bruno avait pu confirmer les dires de notre ami, et il savait qu’elle avait un amant. Il était brisé. Il a donc fait ses valises, emporté le strict minimum, l’a envoyé chier de dix manières différentes et est parti. Autant pour l’amour éternel qu’elle lui promettait.

Mais voilà. La fortune de la dame ne provenait pas uniquement de son salaire de présidente. Elle avait, en parallèle, quelques activités d’importation avec lesquelles la justice, pour dire le moins, aurait eu certains problèmes. Annie, alors qu’elle croyait leur amour inébranlable, s’était confié à son copain à ce sujet, et le regrettait amèrement. Particulièrement depuis que Bruno, lors d’une de leurs engueulades post-rupture, avait, pour l’emmerder, parlé d’en aviser les autorités.

Il ne l’aurait naturellement jamais fait. Il n’a rien d’un stool, n’aime pas les flics, et était toujours amoureux d’elle. Il ne supportait simplement plus son mépris, et sa prétention lorsqu’elle le prenait de haut. Il commençait aussi à en avoir plein le dos de ne pouvoir venir chercher ses meubles et ses effets. Il tentait depuis des semaines de prendre rendez-vous, mais elle ne répondait plus à ses appels. Quand deux de ses amis et moi nous sommes présentés chez elle, pour les récupérer, nous nous sommes vus opposer une fin de non-recevoir par son nouveau conjoint, qui habitait déjà sur place. Nous ne nous sommes pas tellement obstiné, puisque le conjoint en question avait une arme à la ceinture, et l’uniforme qui la rendait légale sur le dos. Il n’a pas tenté de nous intimider; mais Annie n’était pas là, et il ignorait alors jusqu’à l’existence de Bruno.

Notre ami habitait alors un deux et demi dans Hochelaga. Il n’avait pas besoin de plus grand, puisqu’il n’avait que quelques meubles, qui venaient de nous. Il n’avait pas de quoi non plus en acheter d’autres; la présidente de sa compagnie l’avait fichu dehors le jour où elle l’avait laissé. Le pauvre bougre crevait de faim, et tentait encore de comprendre comment une aussi belle histoire avait pu prendre fin aussi subitement.

Un jour, après avoir tenté de la rejoindre une fois de plus, pour récupérer ses effets, Bruno a vu débarquer à sa porte deux policiers. Il a tout d’abord pensé, lorsqu’ils ont mentionné le nom d’Annie, qu’il lui était arrivé quelque chose. Non. Malheureusement, non. Ils venaient plutôt signifier à Bruno qu’il avait été accusé de harcèlement et de menaces par son ex-conjointe. Les flics ont été plutôt décents puisqu’ils ne l’ont pas coffré. Ils lui ont simplement remis une liste de conditions de libération lui interdisant de communiquer avec Annie. Il pouvait déjà dire adieu à son stock…

Bruno n’avait plus un rond, pas de boulot, et aucun ami avocat, ou policier. Annie, elle, couchait avec un flic et avait une demie-douzaine de membres du barreau dans son cercle. En état de choc, il a dû s’adresser à l’aide juridique, le cimetière des avocats sans talent. Sans surprise, il est tombé sur une avocate qui non seulement ne savait pas ce qu’elle faisait, mais qui prenait beaucoup plus la défense de la plaignante que la sienne. Leur logique était la suivante: pourquoi Annie, qui l’avait laissé, aurait-elle voulu en plus se venger de lui? Pourquoi aurait-elle porté plainte s’il n’était pas coupable? Bruno a donc parlé des histoires de drogue, et des centaines de milliers de dollars que se faisaient son ex, une respectable PDG de compagnie, avec ses affaires parallèles. On lui a ri au nez. Autant son avocate que la justice elle-même. Il l’ignorait encore, mais il avait déjà le bras pris dans l’engrenage.

Aucun flic n’est jamais venu entendre la version de Bruno. Aucun. Jamais. Personne n’a donc eu l’occasion de comprendre ce que nous, nous savions depuis des années, à savoir que Bruno est honnête, travaillant et sans malice aucune. Qu’il est simplement un peu niais, en amour, et tient à voir le meilleur en chacun. Le procureur, lui, n’en avait rien à foutre. Son avocat, pas tellement plus. Bruno était un numéro. Un homme méchant qui menaçait les femmes, à l’époque où Nathalie Simard venait de faire son coming out et où tous les hommes étaient des enfoirés. Un peu comme ces temps-ci. La logique de la police, et du bureau du directeur des enquêtes judiciaires et pénales, pour ne jamais avoir entendu la version de Bruno? Puisque sa version serait nécessairement contradictoire à celle de son accusatrice, ça ne donnait rien, puisque ce n’est pas à eux de démêler le vrai du faux. La cour s’occuperait de ça. La cour surchargée, où vous n’êtes qu’un numéro, et où la vérité est celle de la meilleure performance.

Pendant des mois, ils ont baladé Bruno, avec pour seule preuve la version mensongère d’Annie. Rien d’autre. Sa parole était sa preuve. Ses relevés téléphoniques, démontrant les appels que Bruno avait passé pour récupérer ses meubles, étaient une preuve de harcèlement. Les accusations de menaces sont tombées, mais la pauvre loque qu’était devenu notre ami était tout de même un harceleur. Ceux qui le connaissaient le mieux et le savaient incapable de ce genre de comportement se sont rangés derrière lui. D’autres sont partis, et même des membres de sa famille ont cessé de lui parler. Il n’était pas en état de se trouver du boulot, et comme, de toute façon, il avait travaillé durant dix ans pour la compagnie de cette cinglée, il n’avait désormais aucune référence d’emploi, il pouvait toujours rêver. Je l’ai accompagné en cour. Cinq fois. Changement de procureur, remise, absence du procureur, remise, tous les prétextes étaient bons pour remettre le tout à plus tard. Chaque fois, Bruno en ressortait plus déprimé, et plus pauvre. Bruno refusait, par fierté, de bénéficier de l’aide sociale. L’aide juridique, qu’il ne pouvait plus payer, l’a laissé tomber. Il ne pouvait tomber de bien haut, car il était au plus bas.

Le lendemain du jour où sa cause a été remise pour la cinquième fois, Bruno a essayé de s’enlever la vie. Dieu merci, il a échoué. Il n’en pouvait simplement plus. Il ne supportait plus d’aimer encore une femme qui lui avait fait un tel coup bas. Il ne supportait plus que personne ne le croit. Personne ayant un pouvoir décisionnel sur son cas, à tout le moins. Il n’en pouvait plus, point. C’était trop. Trop pour un seul homme, qui se battait seul contre une machine inhumaine, qui ne pouvait se soucier moins de lui.

Un jour, après un troisième changement de procureur, on lui a proposé un 810. C’est quoi, ça? qu’il a demandé au procureur. La justice acceptait de retirer ses accusations, s’il admettait qu’Annie ait raisonnablement pu craindre pour sa sécurité. Naturellement, Bruno s’est exclamé qu’elle n’avait jamais eu de raisons de le craindre, pas un seul instant! Il n’avait pas compris que la justice se protégeait. Que s’il disait oui à cette entente, il ne pourrait, par la suite, ni poursuivre les services de police, ni la ville de l’avoir accusé injustement. Il a refusé. Il ne voyait pas raison de dire oui. Elle n’avait jamais eu peur de lui, et il refusait de mentir pour s’en sortir. Il est allé au procès.

J’étais là. Ca a été une boucherie. Le procureur était une femme. La juge était une femme. La pauvre victime était beaucoup plus convaincante que Bruno, qui ne disait pourtant que la vérité. Il s’est fait laminer, le pauvre vieux. Il a été condamné à des travaux communautaires. Il s’est ramassé avec un casier judiciaire. Annie lui a ri en pleine face à la sortie du palais. Depuis, il a pris la pente descendante. Il ne croit plus en rien.  J’avoue que moi-même, depuis, j’ai perdu espoir dans la bonté de mon prochain. Je ne la prends plus pour acquise, en tout cas. Et pour en avoir croisé un foutu paquet, je pars toujours du principe que ma nouvelle flamme est folle à lier. À elle de prouver que ce n’est pas le cas, si elle le peut…

Alors croire à la justice? Laissez-moi rire. Le cas de Bruno est loin d’être unique. Chaque jour, un innocent passe ainsi dans le tordeur, parce que l’homme ne gagne jamais, en pareille situation. Jamais.

On dit que la justice est aveugle, mais ce n’est pas parce qu’elle est accessible à tous. Elle est aveugle parce qu’elle a de la merde dans les yeux…

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