Tout le monde veut être Charlie. Personne ne veut être Nigérien

J’étais dans une tabagie, hier matin (j’y achetais, euh… le journal! Oui, c’est ça! Pas des cigarettes, vu que j’ai arrêté! Le journal!) lorsque qu’un bonhomme, devant moi, a demandé à la propriétaire si elle avait Charlie Hebdo. Seule ma politesse habituelle (vos gueules…) m’a empêché d’éclater de rire. Charlie Hebdo? À Drummondville, où c’est déjà de la job de trouver le Devoir? Alors que je m’en étonnais, après le départ du client, la dame m’a confié qu’on le lui demandait désormais deux ou trois fois par jour. Ça m’a fait réfléchir. Ben oui, quoi, tout arrive…

Ces derniers jours, j’ai été fier de voir la populace prendre appui pour Charlie Hebdo. En fait, les gens n’ont pas tant appuyé, en le faisant, un petit hebdo satyrique de Paris qui survivait tout juste que dénoncé le terrorisme de façon générale, et manifesté contre la violence absurde et aveugle. Je serais toutefois curieux de savoir qui connaissait vraiment Charlie, dans le lot, avant les évènements. Qui connaissait Wolinski, Cabu et Charb avant que trois enfoirés n’en fassent des martyrs. Pas pour juger, mais simplement par curiosité.

Je connaissais Charlie Hebdo, mais je n’en ai tenu un exemplaire entre mes mains qu’une seule fois, lors de mon dernier voyage à Paris. Je ne connaissais les dessinateurs décédés que par leurs caricatures, que je voyais passer sur le net de temps en temps, quand la polémique du prophète dépassait les limites de la France. Je n’étais donc pas un régulier, mais je soupçonne que j’en savais déjà plus sur eux qu’une bonne partie de la population du Québec qui affiche désormais la bannière devenue célèbre. J’ai toujours aimé les publications marginales.

Je me demande comment je peux trouver ça à la fois beau et décourageant, un sentiment étrange. Je voudrais savoir qui va encore s’en soucier la semaine prochaine. Je voudrais être sûr que pas un de mes amis n’affirme être Charlie que pour faire partie du groupe, mais je ne le saurai jamais. Je sais que les créateurs de mon entourage prennent le tout très au sérieux, parce que la liberté d’écrire ce que l’on veut est non-négociable, mais les autres? L’indifférence n’est tellement pas acceptable, depuis la semaine dernière, que plusieurs affirment être Charlie pour ne pas être en reste. Et ceux qui n’ont pas embarqué dans le train, comme Harper, Couillard ou Obama, se voient crucifiés sur la place publique.

En même temps, je ne veux pas savoir.. Je veux croire que tout ceux qui s’affichent comme des Charlie ont du coeur, et se sentent vraiment concernés. Je voudrais toutefois que la population se sente autant concernée par le sort des deux mille victimes que le groupe Boko Haram a laissé derrière lui, du 6 au 8 janvier. Pas deux, ou deux cent, mais deux mille! Wake up!

Pourquoi est-ce que les victimes de Paris, dont la disparition est absolument tragique, naturellement, font plus réagir que ce massacre en Afrique? Parce que c’est un centre dit  »civilisé »? S’imagine-t-on vraiment qu’une vie Africaine vaut moins qu’une vie française parce que son détenteur ne jouit pas des mêmes libertés ou du même confort que nous? Boko Haram n’est pas constitué de loups solitaires, pour accomplir de tels massacres: c’est un groupe. Un groupe contre lequel il serait possible d’envoyer une force armée. On ne les éradiquerait sans doute pas complètement, car les rats se reproduisent rapidement, mais on pourrait leur porter un sale coup. On pourrait déjà menacer les officiels qui les soutiennent par en-dessous. On pourrait montrer à la face du monde le visage démoniaque de ces cinglés, qui envoient des petites filles se faire exploser dans les marchés. On l’a fait pour le 11 septembre, pendant des semaines, et Al-Quaïda est devenu synonyme de fanatisme et de cruauté. Pourquoi Boko Haram fait-il moins parler de lui que les tueurs de Paris, alors qu’ils sont pourtant de la même confession, dans leur fanatisme?

Parce que c’est l’Afrique, tout simplement. L’Afrique, c’est loin. L’Afrique, c’est différent. L’Afrique, on connait peu. Il nous est possible de nous représenter Paris, même sans y avoir mis les pieds. Baga, ça n’évoque pas d’autres images que celles des corps empilés. On déplore, naturellement. On trouve ça horrible, sans même être capable de visualiser deux mille morts. Ce n’est pas une question de racisme, je crois. Si les treize morts, Chez Charlie, avait été noirs, le monde entier se serait mobilisé de la même façon. C’est une question de localisation. Ça fait des décénnies que la famine règne en Afrique, et à part envoyer de l’argent à l’Unicef pour se déculpabiliser de manger à notre faim, ça n’émeut guère la population mondiale. Idem pour ces massacres, semble-t-il. Si j’étais Nigérian, j’aurais du mal à comprendre le foin que l’on fait à propos des événements de Paris. Dix-sept mortalités dues au terrorisme, c’est une journée tranquille, au Nigeria. Dix-sept morts, c’est un topo de vingt secondes au Téléjournal, vers la fin. Dix-sept morts, c’est un enfant bardé de dynamite qui marche sur la place du village et se fait sauter. Dix-sept morts, c’est le train-train quotidien…

Deux mille, par contre, même pour l’Afrique, c’est épouvantable. Et ça doit l’être plus encore, pour eux,  de voir le tout être rapporté après les meurtres de Paris. Deux mille. Comptez à haute voix jusque là, et réalisez qu’à chaque fois que vous entendez le son de votre voix, c’est un être humain de plus, aimé par une famille, qui disparait. Deux mille.

Nous pleurons encore les disparus de Lac-Megantic. De se rappeler les événements nous laisse encore sous le choc. Ils étaient quarante-sept.

Deux mille.

Mais ne vous en faites surtout pas. C’est l’Afrique. C’est loin. C’est la jungle.

Pour un peu, ce serait presque normal…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s