La folle de Paris, partie 3

-Ben là! On va pas manger là!

Patrick regarde le bistrot, pourtant correct, où il vient de suggérer qu’ils mangent. Il est midi et ils sortent à peine de l’hôtel. Tout content, Pat s’est ramené à huit heures, ce matin-là, dans la chambre avec un déjeuner pour sa douce, ou plutôt son ex et possiblement future douce. Il a été courir les meilleures viennoiseries à deux stations de métro de l’hôtel. Il a couru le café ailleurs, et des fruits frais aussi. Il lui a fait des crêpes. Il lui a versé son café et a été la secouer gentiment pour qu’elle se lève. Julie a grommelé une injure, a envoyé son bras à l’aveuglette, et a renversé le café sur lui et sur les draps. Elle lui a ensuite fait une crise après l’avoir ébouillanté. Toujours en l’abreuvant d’injures, elle a pris le déjeuner, et l’a foutu à la poubelle. Elle est ensuite retourné se coucher.

Patrick a changé de vêtements et est descendu prendre un café au coin de la rue. En passant devant la tabagie, il a acheté deux paquets. Ce n’est clairement pas la semaine pour arrêter de fumer, et dans la mesure où il paie désormais pour une femme qui n’est même pas sa copine, il se sent assez libre de faire ce qui lui plait. Ce voyage est déjà une catastrophe, de toute façon. Un peu plus ou un peu moins… Il prend tout de même la résolution d’être patient, car il est clair que quelque chose cloche chez celle qu’il aime. Sa résolution ne tient pas le coup longtemps, ceci dit, car lorsqu’il retourne à la chambre, Julie lui demande:

-Et?

-Et quoi?

-Tu vas me faire des excuses?

What the fuck? se dit alors notre ami, qui a toujours été doué avec les langues étrangères.

-Tu réponds à un déjeuner au lit en m’ébouillantant et en me hurlant dessus, et je devrais m’excuser?

-Tu m’as empêché de dormir toute la nuit en ronflant!

-Je me suis réveillé une demi-douzaine de fois et tu dormais pourtant à chaque…

-Bon! Allons voir Paris!

Pendant un instant, Pat est sûr qu’elle lui a crié une insulte, puis il se repasse la bande. Julie est toute souriante, s’empare de son sac à dos et ils partent jouer les touristes. Dire que Patrick se méfie légèrement serait en-dessous de la vérité. Il commence à comprendre, aussi, pourquoi il n’a jamais dormi chez elle, si elle ressemble à ça le matin.

Il leur reste encore neuf matins…

Pourtant, l’après-midi se déroule bien. Ils passent des heures au Louvres, qu’il a heureusement déjà vu, car elle s’arrête pour lire chaque carton, sur les items les plus insignifiants. Elle s’est extasiée pendant une demi-heure sur l’équivalent d’un bol de toilette égyptien. En sortant, elle est passée sous la Joconde sans même lever la tête. Elle ignore qui est Monet mais tente de paraître cultivée. Pat ne la contredit pas, parce qu’il ne veut pas d’une nouvelle crise dans le musée le plus célèbre du monde.

Il la conduit par les ruelles et la fait déboucher directement devant Notre-Dame-de-Paris, pour que la surprise soit totale. Elle regarde l’endroit et déclare:

-Oui, ça ressemble à celle au coin de chez nous…

La fille habite Villeray. Je connais pas le quartier des masses, mais s’il y avait une cathédrale qui ressemble à Notre-Dame-de-Paris, me semble que j’en aurais entendu parler. Julie insiste pour y entrer tout de suite, malgré les milliers de touristes et le fait qu’il leur reste peu de temps pour voir un musée qui intéressait Pat, avant la fermeture. Elle chiale contre la quantité de personnes qui attendent à leurs côtés, pendant l’heure et demie que ça leur prend avant de pouvoir entrer. Pat finit par en allumer une.

-T’étais pas sensé arrêter?

-On n’était pas sensé coucher ensemble?

Fin de la discussion. Julie se met à pleurer pour la foule, pour le spectacle. La plupart des gens autour ne parlent pas français, et regardent Pat comme s’il était une merde. Au moment où ils vont passer les portes, il la laisse finalement y aller seule, parce qu’il commence à en avoir ras le pompon. Pat va s’asseoir sur le bord de la Seine, dans l’escalier, en se disant que c’est lui devrait brailler. Quand elle ressort de Notre-Dame, elle est en pleine conversation avec un jeune homme et sourit à pleine dents. À pleines broches, en tout cas. Elle voit bien que Patrick l’attend, mais elle prend son temps et drague clairement son interlocuteur.

Pas en a assez vu.  Comme il se sent d’humeur à lui claquer la gueule, malgré sa douceur habituelle, il décide qu’il vaut mieux partir sans tarder. Ils n’ont qu’une carte pour la porte de la chambre, et c’est lui qui l’a. Il a le guide de voyage sur lui, aussi, et est à peu près sûr qu’elle ne saura pas revenir à l’hôtel sans tourner en rond durant une heure… Patrick s’éclipse par l’arrière de Notre-Dame et disparait dans les rues de Paris.

Pat va souper au resto et voir un film. Il déprime passablement, parce qu’il l’aimait vraiment, cette cinglée, avant qu’elle ne se mette à changer. De plus en plus, il pense qu’elle prend peut-être une médication qu’elle n’a pas osé emmener, de peur qu’il tombe dessus. Quand il revient finalement à l’hôtel, en fin de soirée, la gérante du quart de soir lui fait signe, gênée.

-On a laissé votre conjointe accéder à votre chambre même si elle n’avait pas sa carte. Elle a fait… disons qu’elle a laissé libre cours à son caractère et légèrement engueulé mon employée, en revenant. Et les employés qui se sont portés à la défense de leur consoeur. Et les touristes qui ont voulu défendre les employés. En fait, vous auriez du mal à trouver quelqu’un qu’elle n’a pas engueulé…

-Je suis désolé. On s’est séparé et ce n’est pas ma meilleure semaine non plus, je vous dirais.

-La chambre est à votre nom, vous savez… dit la gérante d’un air entendu.

L’allusion était claire, mais Patrick n’a malheureusement pas sauté sur l’occasion. Lorsqu’il est entré dans la chambre, Julie était en petite tenue, et surtout, totalement saoule. La bouteille de vin que Patrick avait acheté pour ses parents était vide, sur la table.

-Tiens. V’là l’autre! V’là celui qui abandonne une femme sans défense dans une ville qu’elle connait pas!

-Abandonnée à dix minutes d’un cinq étoiles, avec de l’argent plein les poches, qui vient de moi. Tu fais ben pitié. Je comprends que tu boives pour oublier un traumatisme pareil.

-Hostie de loser…

Dur d’argumenter avec ça, quand c’est vrai. S’il n’avait pas été un tel imbécile, il l’aurait flanqué par la fenêtre. La patience, par contre, n’a jamais été le fort de Patrick.

-On va faire comme ça: moi, je vais aller prendre ma douche, et me préparer à dormir, et toi, tu vas cuver ton vin et fermer ta grande gueule.

-QUOI?

-Tu sais pas te tenir, tu sais pas boire, et tu me fais chier depuis qu’on est arrivé hier. Je comprends que tu veux pas de moi, et j’ai pas le choix de bien le prendre, dans le contexte, mais je te laisserai pas me gâcher mon voyage pour autant. Là, j’ai ma journée dans le corps, et je veux avoir la paix. Alors, à moins d’avoir les moyens de te payer une chambre, va te coucher, parce que je suis à deux doigts de te faire passer la nuit dehors.

Ben oui, quoi, y a toujours ben des limites…

À suivre…

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