La folle de Paris, partie 4

on

Patrick est de retour devant Notre-Dame-de-Paris, mais seul. Il a marché au hasard et c’est là qu’il s’est retrouvé. C’est vrai que quelques prières ne lui nuiraient pas. Il est assis au beau milieu du parvis, totalement seul à un endroit qu’arpentaient la veille cinq ou six mille touristes. Il faut dire qu’il n’est que quatre heures du matin. Patrick est déjà content d’avoir trouvé un endroit où acheter un café, parce qu’on se les gèle, en novembre, à Paris, la nuit. Pas comme on se les gèle ces temps-ci par ici, mais c’est pas chaud, quoi…

Une demi-heure plus tôt, Patrick dormait du sommeil du juste. Puis, il s’est mis à cauchemarder. Il rêvait qu’on le frappait. Pour se réveiller et constater qu’on le frappait vraiment. Lorsqu’il a ouvert les yeux, Julie se tenait au-dessus de lui et du sang lui coulait dans un oeil. Son sang à lui, dans son oeil à lui. Julie tenait une de ses longues bottes, celles qu’elle appelle ses fuck-me boots. Apparemment, elle venait de lui en balancer quelques coups, pour le réveiller.

-Mais ça va pas? Qu’est-ce qui te prend?

-Tu m’empêches de dormir! Tu ronfles comme un moteur!

-Ouais pis? Ça justifie que tu me varges dessus à coups de bottes, calice? Voyons donc!

-J’ai arrêté de frapper quand tu t’es réveillé, tu sauras!

-Encore heureux! T’es pas un peu malade, non?

-J’ai besoin de mon sommeil, moi! T’as pas de considération pour les autres, sans-coeur?

Patrick, pour la première fois de sa vie, ressent l’envie de frapper sur quelqu’un. Il n’y croit tout simplement pas. Alors qu’il enfile ses vêtements et ses doc’s, Julie se recouche tranquillement. Avant même qu’il n’ait passé la porte, elle ronfle. Pat, lui, se demande, le temps que l’ascenseur parvienne au rez-de-chaussée, s’il ne devrait pas acheter un nouveau billet d’avion et repartir à Montréal le jour même. Il ne parvient même pas à avoir de la peine pour sa relation. Il est trop en colère pour ça. Le pire, c’est qu’elle n’a pas l’air consciente de ce qu’elle fait. Elle va sans doute se lever d’une magnifique humeur, un peu plus tard. Comme il ne sait pas quoi faire d’autre, Patrick est déterminé à passer une belle semaine, et ça inclut d’entourer sa chieuse d’attentions, pour qu’elle garde le moral et ne lui ruine pas le sien. N’oublions pas, par charité, que Pat est quand même encore amoureux. Il aime cette femme depuis trois mois, et il aura apparemment besoin de plus de douze heures pour encaisser la rupture, d’autant qu’elle lui fait miroiter des possibilités de revenir ensemble quand elle est dans ses bons moments. En d’autres mots, il se fait manipuler dans les grandes largeurs, mais est trop con pour s’en rendre compte. On passe tous par là, j’imagine…

Vers neuf heures, Pat a lâché le café et s’est acheté un pack de bières. Il y avait quinze mille personnes devant la mairie, pour une finale de rugby sur écran géant, et il s’est fondu dans le tas, a trouvé un muret où s’écraser avec d’autres fans, et s’est saoulé la gueule. Il a acheté à déjeuner à Julie sur le chemin du retour, en pensant qu’elle lui tomberait encore dessus, mais elle dormait toujours à son arrivée. Il a cette fois attendu qu’elle se réveille, avant de le lui servir. Un gars apprend de ses erreurs.

D’une humeur égale et agréable, qu’elle s’est réveillée, comme si rien n’était arrivé durant la nuit. Elle n’a pas dit un seul mot sur la bosse et la coupure que Pat a au front. Il l’a emmenée au musée D’Orsay et à celui du jeu de paume, durant l’après-midi. À part une scène où elle s’est répandue en larmes devant une toile en faisant un discours sur le talent des grands maitres, pour la foule, tout s’est bien déroulé. Patrick ne lui a pas dit que la toile devant laquelle elle avait éclaté en sanglots était le travail d’un élève de seize ans de Montmartre qui avait gagné un concours national, et dont la récompense était d’être exposé une semaine au musée. À quoi bon…

Ce jour-là, elle allait plutôt se donner en spectacle aux catacombes… Pour ceux qui l’ignorent, il s’agit d’un couloir souterrain de deux kilomètres dont les murs sont uniquement constitués de crânes humains. Ça semble macabre, dit comme ça, mais… Ouias, c’est macabre, mais à l’époque, l’idée était surtout de vider les cimetières de certains quartiers qui débordaient un peu partout et rendaient la populace malade. Après avoir attendu deux heures en lignes pour y entrer, Pat et Julie ont finalement descendu les marches jusqu’aux catacombes. Au départ, je l’avoue, c’est impressionnant, mais après un kilomètre de crânes, le deuxième frappe un peu moins, quoi… Julie, elle, a commencé à pleurer au bout de quatre cent mètres.

-Ça va?

-Ces pauvres gens! Tout ces pauvres gens!

Elle pleure à chaudes larmes en s’étreignant la poitrine. Les touristes qui les dépassent lui jettent des regards curieux, et nombre d’entre eux, encore, regarde Pat comme s’il était un batteur de femmes.

-Tu es consciente qu’ils étaient déjà morts quand on les a emmenés ici, hein? Certains depuis quatre cent ans?

-T’as pas de coeur?

À chaque dix pas, pour les quinze cent mètres restants, elle s’arrête et touche l’un des crânes de la main. Elle braille comme un veau. Pat en profite pour lire le guide de voyage. En montant les marches pour retourner sur la rue, Julie essuie sa morve et s’exclame:

-J’ai faim, moi! On mange où?

Il lui laisse choisir le restaurant, car c’est la seule manière d’avoir la paix et d’éviter une discussion sur le fait qu’elle n’est pas une pute, une tirade qui revient pas mal sur n’importe quel sujet. Elle mets toujours une heure à choisir ce qu’elle va manger, en fonction de ses broches, et ça rend notre ami dingue. Le temps qu’elle mets à les nettoyer après le repas, par contre, il adore. Il peut fumer sans qu’elle l’emmerde, et en se faisant croire qu’il ne se cache pas d’elle.

-Je vais payer ce soir, dit Julie à la fin du repas.

Les 300 euros qu’elle a sur elle lui ont été donné par Patrick, pour qu’elle puisse acheter un souvenir de prix à ramener de leur escapade. Il ne voit pas le point qu’elle en dépense 120 pour payer leur repas. De plus, il l’aime toujours, il est un peu con, et il croit que de l’entretenir lui montrera qu’il prend soin d’elle. C’est un point de vue. Quand il annonce en souriant qu’il s’en charge, il comprend que ce n’est pas celui de Julie.

-Je ne suis pas une pute!

À toutes les sauces, je vous dis…

Elle sort sont argent et lui balance à la gueule, en l’injuriant, et tout le restaurant les regarde. Patrick prend calmement l’argent de Julie, le pose près d’elle, et part régler l’addition, en s’excusant auprès du personnel, qui le regarde d’un regard louche. Quand une femme s’exclame qu’elle n’est pas une pute, qu’elle lance de l’argent à la tête d’un homme, et qu’elle éclate en sanglots, il ne faut pas Einstein pour relier les points…

C’est là que Pat m’a texté. Il était plus de minuit, il semblait incohérent, mais le message était clair: le voyage tournait au désastre. Je finis par comprendre qu’il était plus que saoul, et qu’il était assis sur un trottoir de la rue de Rivoli à texter au pays pour se changer les idées. J’avais rencontré la donzelle une fois et je l’avais trouvée bien. Je n’ai toutefois aucun jugement en matière de femmes. Lui non plus. Je ne pouvais pas faire grand chose d’où j’étais. Je ne savais même pas, à ce moment-là, qu’elle l’avait largué dès leur arrivée.

Quand Pat est revenu à la chambre, elle dormait. Comme le disait mère-grand, que le bon dieu soit béni pour ses petites faveurs…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s