La folle de Paris, partie 5

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-Elle ne t’a pas tapé sur la gueule, cette nuit-là? Tu ne ronflais pas, saoul comme tu l’étais?

Silence de Patrick. Comme je le connais, la réponse va valoir le coup. Il grommelle un truc inintelligible.

-Quoi?

-J’ai dormi dans le couloir, près de la porte d’entrée.

-Sur un lit de camp? Tu te fous de moi, là!

-Non. Par terre.

Le type allonge cinq cent dollars par nuit pour un palace et dort au sol. Un saint, putain…

Je ne peux pas vous faire le récit de la semaine au complet. Crise après crise après crise résumerait bien le tableau. Ce matin-là, parce que Patrick ne la comprenait pas, elle lui a lancé les trois tasses qu’elle lui avait fait acheter la veille. La dernière l’a atteint en plein front. C’est la seule qu’elle n’ait pas brisé. Je le sais parce que Pat me l’a donné au retour, et que je prend mon café dedans actuellement. L’employé à qui il avait acheté son paquet de cigarettes, le premier jour, était devant l’hôtel quand Patrick est sorti prendre l’air. En regardant la nouvelle bosse, il lui a tendu son paquet et son briquet.

-J’admire votre patience, ‘y a pas à dire…

Moi aussi, j’y venais. Surtout quand j’ai su qu’elle a pleuré jusqu’à ce qu’il retourne à l’autre bout de la ville chercher les mêmes tasses pour elle. Il n’en demeure tout de même qu’une seule, dont j’ai hérité. Le dernier jour, c’est lui qui les a brisées. À son retour, Pat m’a presque lancé la tasse en me disant de la faire disparaitre, parce qu’elle lui donnait envie de vomir.

Il lui a d’ailleurs acheté des souvenirs toute la semaine. À chaque fois qu’elle soulevait un truc d’une étagère, il se lançait pour le lui acheter. Dans chaque magasin, dans une ville qui en compte des milliers. Il l’a emmené à Versailles en limo. Il lui a organisé une visite privée du musée d’art moderne, parce que c’est le truc qui l’allume, elle, même s’il déteste ça. Il lui a offert les meilleurs restaurants, même si elle lui pétait des crises continuelles à chaque repas, pour les raisons les plus futiles. Pat leur avait acheté des passes de musée qui leur offrait libre passage partout, pour une semaine. Elle est parvenue à perdre la sienne deux fois, et Pat a payé six cent euros uniquement pour les remplacer. Elle a dormi nue près de Patrick toute la semaine, et le pauvre gars, pour qui c’est une torture, ne fait que redoubler de gentillesse pour mériter un amour qu’il croyait déjà détenir. Rendu là, j’ai plus envie de rire de lui. C’est juste triste, et ceux qui s’attendent à un heureux dénouement peuvent aller se brosser. C’est toujours le bon gars qui se fait rouler dessus. Toujours la bonne fille qui tombe sur le trou-de-cul. On connait la chanson.

Il lui a offert des bijoux, de la maroquinerie, de l’argent. Il l’a entourée d’attentions spéciales. Déjeuners au lit tous les matins. Visites en tout genres. Le genre de voyage que j’ai toujours rêvé de faire sans en avoir les moyens. Ils ont fait les boutiques, sont sortis en boite, et ont vécu la grosse vie, entre les crises de la demoiselles.  Il me comptait ça, et ça ressemblait à du mauvais Harlequin.

Elle l’a réveillé deux autres fois en lui tapant dessus, durant leur séjour. Le dernier jour, en subissant à nouveau cet assaut, l’élastique s’est rompu, dans la tête de Patrick. Subitement, il se sentait très réveillé. Un coup de botte pointue dans le sternum, même quand il n’y a pas de pied dedans, peut avoir cet effet. Pat lui a arraché sa botte, est sorti du lit, a ouvert les portes-fenêtres et a balancé l’arme du crime quatre étages plus bas, dans la rue. Julie s’est ruée à la fenêtre, à temps pour voir un camion-cube rouler sur sa botte.

-Tu vas m’en payer des neuves!

Patrick a éclaté de rire.

-Ta gueule, ou je te fais suivre la botte.

-Mais!

-Ta gueule, j’ai dit! Ta valise est faite, vu qu’on partait dans quelques heures alors voilà ce qu’on va faire: pour commencer, tu vas partir.

-Je vais nulle part à sept heures du matin!

-Oh christ oui, que tu t’en vas. Si t’es pas sortie d’ici dans trente secondes, j’appelle la gérante de nuit et je lui dis que la pute que j’ai engagé pour la nuit refuse de quitter ma chambre. Tous les employés t’haissent et je te garantis qu’ils vont tous avoir oublié que tu étais ici depuis dix jours.

-Je suis pas une pute!

Pour une fois, c’était approprié…

-Le vol est dans six heures. On se reverra à l’aéroport, quand on se sera calmé. Je doute en christ qu’on reste amis, Julie; j’ai fini par le comprendre, mais on peut peut-être éviter de se pogner d’ici à ce qu’on arrive à Montréal.

Pat prend sa valise et la jette dans le couloir, ce qu’il aurait dû faire le premier soir. À son retour dans la chambre, une pluie de projectiles l’accueille. Elle vide le sac de souvenirs qu’elle lui a fait acheter, toute la semaine, dans sa direction. Un arc de triomphe en bronze, qui pèse une tonne, l’atteint à nouveau à la tête. De même qu’un livre sur Picasso acheté au musée d’art moderne, et qui est finalement demeuré dans cette chambre. Elle lui lance à nouveau les trois tasses, et il parvient à les attraper. Puis, il les regarde, et les laisse tomber au sol, où elles se brisent. Il ne veut pas ramener de souvenirs de ce voyage. Celle dont j’ai hérité était déjà dans sa valise. Lorsque son sac est vide (le dernier item qu’elle lui a lancé est un ensemble de bijoux, et Pat prendrait presque comme un compliment l’hésitation qu’elle a eue de les garder) elle lui crache au visage et sort.

La chambre est un bordel total. Patrick tente d’éponger le sang qui lui coule dans les yeux. La gérante de jour, qui ressemble assez à une ex-copine de Pat pour le mettre mal à l’aise, vient voir s’il a besoin de quelque chose, et grimace devant la coupure qu’il a au front. Patrick s’excuse abondamment et tient à laisser un gros pourboire à la femme de ménage qui viendra après son départ. C’est là qu’il s’aperçoit que pendant qu’il sortait sa valise, Julie lui a vidé son portefeuille.

Il quitte l’hôtel une heure plus tard, en envisageant très sérieusement d’appeler la compagnie et de faire mettre le billet de la voleuse à son nom à lui, puisqu’il les a payés tous les deux…

Suite et fin dans le prochain épisode, comme disait l’autre…

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