La folle de Paris, 6e et dernière partie…

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Ça fait dix jours que Patrick vit un calvaire. Son ex, qui ne sera définitivement jamais autre chose, lui a pourri la vie autant que possible durant ce temps, et à ses frais. Pat fait sa valise, ouvre la porte, et secoue la tête devant l’état de la chambre et celui de son portefeuille, qu’elle a vidé avant de partir, comme si elle n’avait pas eu 300 euros en poche qui venaient déjà de notre poire.

Croyez-le ou non, mais sur le chemin de l’aéroport, il regrette déjà de l’avoir virée de la chambre ainsi. Avant de se calmer, il a même pensé appeler la compagnie aérienne pour faire mettre le billet, payé avec sa carte de crédit, à son nom. Il s’est retenu parce que nécessairement, elle ne va pas bien. Elle serait foutue de le faire accuser de non-assistance à personne en danger, s’il la laissait en Europe. Il y a des travaux dans le métro, ce jour-là, et des navettes à prendre, ce qui fait perdre du temps à Patrick. Elle, naturellement, a dû sauter dans un taxi avec son argent.

Il réfléchit tout de même au fait qu’il va avoir sept heures à passer à côté d’elle dans l’avion. En arrivant à l’aéroport, il demande à la femme du comptoir s’il y a moyen de la changer de siège. Il explique que son ex souffre clairement de maladie mentale et qu’elle ne prend pas sa médication, actuellement. Il brode un peu, mais en définitive, il ne doit pas être très loin de la vérité. On lui explique que Julie s’est déjà enregistrée.

Je vais faire avec, pense Pat, en faisant un détour par l’un des casse-croûte hors de prix, près de la zone d’embarquement. Il achète des sandwiches et des boissons gazeuses et se dirige vers elle, pour faire la paix. Une paix de sept à dix heures, disons…

Pat n’a pas le temps de dire un seul mot. Lorsque Julie l’aperçoit, elle se met à hurler.

-Approche-moi pas! Dégage, enfant de chienne!

Patrick ne s’attendait pas à un accueil débordant d’affection, certes, mais pas à ça non plus.  Il ne parvient à faire qu’une chose: lui tendre un sandwich et un verre de coke. Elle frappe la main qui tient le verre et lui en met partout. Elle s’empare ensuite du sandwich qu’elle lance à bout de bras, et qui va atterrir aux pieds de l’hôtesse du bureau d’Air Transat.

En général, je ne nommerais pas la compagnie, mais vu la façon dont mon pote a été traité par leurs employés, je ne vois aucune raison de leur faire une fleur. Na.

Patrick n’en peut simplement plus. Il ramasse le verre au sol, va le mettre dans une corbeille comme un bon citoyen, et disparait dans un kiosque de livres et de magazines. Il voit bien que Julie continue son numéro au comptoir d’Air Transat, et qu’un nombre d’hôtesses de plus en plus grand s’attroupe autour d’elle en lui tendant des mouchoirs, mais il ne veut pas y aller. Il a honte. De quelque chose qu’il n’a jamais fait. D’être un gars, en face de cette comédienne. Pour s’occuper, il passe ses derniers euros à acheter cinq ou six romans, dont il n’a même pas envie. Lorsque qu’on appelle enfin son vol, il n’a d’autre choix que de se présenter au comptoir, d’autant plus que les premières classes entrent en premier.  Il voit à l’air du gars du comptoir qu’on l’attend, et il remarque que Julie, elle, a disparu, probablement escamotée par des hôtesses plus accueillantes que brillantes. Pat, épuisé, triste, à bout de nerfs, tend son billet à l’employé.

L’homme n’y jette même pas oeil.

-Si vous aviez la gentillesse d’attendre, un de nos responsables aimerait échanger quelques mots avec vous.

Un bonhomme en uniforme, qui se tenait jusque là à l’arrière, va rejoindre Patrick dans l’aire où l’on pouvait jadis fumer, où il est allé se réfugier. Trop, c’est trop, et là, putain, c’est vraiment trop. L’homme en uniforme a l’air mal à l’aise, mais il sourit néanmoins à Pat. C’est déjà mieux que le regard des hôtesses, pense le pauvre Pat.

-Si j’ai bien compris, on a un petit problème, ici…

-Non. Ce que vous avez, c’est une schizo qui a quitté sa médication depuis dix jours.

-Uh?

-Je ne sais même pas de quoi elle m’accuse, alors vous avez une longueur d’avance sur moi, l’ami, mais je peux vous assurer que c’est comme ça depuis notre arrivée, et que ça se finit aujourd’hui. J’en ai enduré en christ, mais ça se finit aujourd’hui.

-Vous êtes ensemble depuis très peu de temps, à ce que nous a dit Mlle …

Rendu là, Pat s’est dit qu’il n’avait rien à perdre à brouiller un peu les cartes…

-Peu de temps? Je sais pas si vous pouvez vous le figurer, mais quatre ans, avec une femme pareille, ça peut paraitre long, parfois…

Le responsable avait l’air bien embêté.

-Elle dépeint un portrait très noir de vous, vous savez, et comme c’est son travail de juger des gens, comme travailleuse sociale…

-Oh, c’est ce qu’elle est, cette semaine? Travailleuse sociale? La semaine dernière, elle racontait à tout le monde qu’elle était chirurgienne. Écoutez… Je peux pas vous en vouloir, ça m’a pris des années avant de réaliser. Il n’y aurait pas moyen de lui filer un siège en classe économique, vu que j’ai payé les billets? Je suis bien prêt à prendre comme voisin n’importe qui, même un gros qui déborde…

-En temps normal, je devrais vous empêcher tous les deux de monter, dans une pareille situation…

Patrick y réfléchit un instant. Il préférait encore avoir à attendre, et à payer un autre vol, si ça voulait dire qu’elle aurait aussi à le payer. Il en avait vraiment assez de cette conne…

-Mais par mesure exceptionnelle, parce qu’on n’est pas certain que la demoiselle dise la vérité, même si elle est bonne comédienne, vous aurez le droit de monter. Vous occuperez par contre un siège de la classe économique, au dernier rang.

-Pardon? Moi? Moi, je vais me ramasser en éco, pendant que cette cinglée va se prélasser sur non pas un, mais deux sièges en première classe que j’ai payé? Vous vous foutez de moi, là!

-Un de nos employés va vous accompagner jusqu’à votre siège lorsque tous les autres passagers seront entrés. Vous être priés de ne pas dépasser le rang 30, et de ne pas tenter d’entrer en contact avec mademoiselle.

-Ok. La coupe est pleine. Rien à foutre. Que je parte d’ici, que je ne revois jamais ni cette pute, ni ce pays de merde, et qu’on en finisse.

-Si ça peut vous consoler, moi, je vous crois. Et je passerai le mot aux cinq hôtesses, mais je ne garantis pas qu’elles me croiront.

-Merci.

Patrick a donc été accompagné au fond de l’avion par une hôtesse à l’air bête. Il n’a pas eu de repas, et n’a pas osé en demander de peur qu’on crache dedans. Il a bu deux bières, le temps qu’ils arrivent à Montréal, en réfléchissant à sa stupidité. Il fallait donner ça à Julie; sa méthode avait au moins donné qu’il ne l’aimait plus. C’était toujours ça de pris. En plus, Pat, c’est un gentil. Pendant le vol, il a appelé un steward (un hôte? euh…), lui a glissé un bout de papier avec le numéro de téléphone des parents de Julie et lui a demandé si c’était possible de les appeler pour qu’ils viennent la chercher, avec sa médication. Un gentil, je vous dis…

Il pensait bien en avoir fini de cette merde, mais lorsque Pat a voulu se lever, à Dorval, un employé est venu le prier de demeurer assis.

-Bon. Là, ça fera. J’ai été plutôt coopératif devant la stupidité de vos employés, mon vieux, et je veux rentrer chez nous.

C’est là que les flics sont entrés dans l’avion.

Je voudrais vraiment pouvoir dire que c’est une blague. Que je rajoute ça pour faire suspense, mais même pas. Dans mes romans, je ne tape pas sur les personnages qui sont déjà à terre. C’est mesquin. Patrick, épuisé, démoralisé, écoeuré jusqu’à la nausée par le comportement de Julie, a vu débarquer deux cons de flics qui lui ont demandé de le suivre. Vous voyez, les petits passages par lesquels vous sortez de l’avion? Au lieu d’un passage, on peut y mettre un chouette petit véhicule qui fait un peu bus surélevé. Pat s’est fait sortir devant tout le monde, et est entré dans un de ces bus, remplis de flics et d’agents de sécurité de l’aéroport. Personne ne lui a rien dit. Personne ne l’a vraiment agressé non plus. On lui a dit de s’asseoir et c’est tout. Quand il a pris son téléphone, ils n’ont rien dit non plus.

C’est là que j’ai reçu le dernier texto d’une longue série, durant ce voyage.

Je m’en vais en prison. Tu peux prévenir mon frère? L’avocat. Pas le boucher.

Pat n’est pas allé en prison, finalement. Les flics lui ont fait passer les douanes en quatrième vitesse, et l’ont envoyé dans une petite pièce, avec un homme pour le garder. Patrick a essayé d’expliquer, sans grand résultat. Il a fini par entendre, sur le talkie du garde, que Julie avait quitté l’aéroport. Le flic l’a ensuite foutu dehors, en lui conseillant d’éviter à l’avenir les folles. Bon conseil.

Le soir même, Patrick a reçu un appel de la police. Du poste de quartier près de chez Julie. Le flic lui a dit que la demoiselle était venue leur dire qu’elle ne se sentait pas en sécurité à cause de lui. C’est là que ça a frappé Patrick. Les confidences, sur l’oreiller. Les anciens chums, tous méchants, tous fous…

-J’m’en calice, j’veux plus jamais la revoir. De votre côté, vous devriez vérifier combien de plaintes du genre elle a porté, ces dernières années…

Patrick a entendu un bruit de clavier, un instant de silence, puis…

-Tabarnac….

-Ouais. Alors si tu permets, j’ai vu assez de flics, et je me suis fait bien assez chier cette semaine sans ça. Si tu as quelque chose contre moi, viens me chercher. Autrement, d’la marde!

Et Pat a raccroché. Le policier n’a pas rappelé.

Le soir même, Pat est allé voir le profil de son ex sur réseaucontact. Il avait été mis à jour, et toutes ses photos venaient de Paris.

Douze heures plus tard, après un aller-retour chez lui pour vider et remplir sa valise, Patrick est parti une semaine au Mexique. Il avait besoin de vacances.

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