J’aurais pu mal tourner…

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J’ai dix ans. Je suis malade, mais je ne me souviens pas de quoi. Je me revois dans le vieux lit à deux étages de notre chalet, presque trop malade pour en descendre. Il fallait vraiment que je le sois pour avoir laissé ma mère remonter en ville sans moi, parce que toutes les raisons sont bonnes pour échapper à la campagne, à dix ans. Ça signifie que je dois aussi rester avec mon père, qui travaille tout le temps et n’aime pas tellement plus le bruit que les enfants qui en font. Un retour en ville, dans la famille, signifie, entre autres, un voyage à la bibli, et à mon âge, j’ai un peu peur de ce qu’une femme de quarante-trois ans a pu me choisir d’elle-même, comme bande dessinée. Naturellement, elle ne connait pas mes bédés préférées, parce qu’en tenant une maison et un chalet, en plus de travailler quarante heures semaine et de prendre soin d’un mari et de trois enfants, le temps pour discuter de bandes dessinées avec ton plus jeune est mince.

Dans le lot, un album d’une nouvelle série sur la guerre de sécession. J’allais lire les trente autres avant la fin de l’été, et plusieurs fois dans les années suivantes. Dans le lot, un album d’une série que je lis encore aujourd’hui. Dans le lot, un Stephen King, un de mes premiers romans. Pas du genre à me censurer côté lectures, mes vieux. Le premier roman que j’ai lu parlait de l’exil et du calvaire en Sibérie d’un journaliste Polonais nommé Michael Solomon, enlevé par le KGB et condamné pour espionnage. J’étais un drôle de gamin. Je suis devenu un drôle de type. Au moins, je suis conséquent.

Quelques années plus tard, ma mère m’offrit mon premier Jeffrey Archer, mon maître à penser. Puis mon premier Irving Stone. Mon premier Ludlum. Mon premier Barcelo. Tous les auteurs qui ont fait de moi l’écrivain que je suis m’ont été offerts par ma mère. Ça me fait toujours rigoler lorsque des gens me disent que j’ai suivi les traces de mon père. J’écrivais de la fiction des années avant lui, et je n’ai pas de souvenirs qu’il m’ait un jour conseillé de lire quelque auteur que ce soit. Même ma soeur ainée, qui me nourrissait de Petits Nicolas quand j’étais marmot, a plus influé sur ma carrière d’auteur que le paternel. Ce n’était pas tant par manque de volonté que par manque de temps, puisqu’il travaillait seize heures par jour pour subvenir à nos besoins.

En fait, s’il a finalement délaissé les livres scolaires pour devenir romancier, c’est en grande partie parce qu’on lui a poussé dans le cul pendant des années. Ma mère, tout spécialement. Elle est donc responsable de nos deux carrières. Quand même, quand on y pense…

Surtout, ma mère était toujours là. Peu importait à quel point elle pouvait être occupée. Je ne me souviens pas de m’être jamais cogné le nez à une porte, en voulant lui parler. Pourtant, j’étais un petit salopard; le genre de gosse que vous ne souhaitez surtout pas avoir. Impoli, indiscipliné, révolté, égaré. D’un côté, mon vieux essayait de me remettre dans le droit chemin à coups de pieds au cul, le plus souvent mérités… De l’autre, ma mère était la patience même, et m’empêchait chaque fois de m’enfoncer davantage dans une spirale qui aurait pu me faire descendre très bas. On parle ici d’un gamin qui a un jour presque cassé le doigt d’un de ses profs, qui avait osé le lui enfoncer dans la poitrine. D’un ado qui a envoyé trois directeurs successifs se faire empapaouter chez les Grecs, et traité de vieille morue une prof de français qui l’avait dans le collimateur. Sans mes notes, je n’aurais jamais survécu à mon secondaire…

Chaque fois que je demandais quelque chose que je n’avais pas la moindre chance d’obtenir (comme de partir faire l’école de théâtre à dix-sept ans, disons…) et que je l’obtenais, je savais que ma mère était derrière la décision. Ma mère était l’ambassadeur vers le pouvoir suprême dans la maison, qui n’accordait guère d’audiences à ses sujets. Elle était l’avocate qui réduisait bon nombre de mes sentences auprès du juge, quand je faisais des conneries qui auraient dû me valoir d’être privé de sortie pendant un mois. L’enseignante qui surveillait nos devoirs et nous empêchait de nous planter à l’école. Sans elle, et sans la vente de la maison familiale, il y a vingt ans, je me dis que je serais encore sans doute en punition dans ma chambre…

J’ai volé. J’ai menti. Je me suis battu. J’ai probablement fait les trois en même temps, à un moment ou à un autre. Elle a supporté de me voir ramener une idiote après l’autre, dans la famille, sans jamais dire un mot. Elle m’a vu sortir avec une femme mariée pendant presque quatre ans, toujours sans me juger. Découragée, qu’elle devait être, mais du moment que ça me rendait heureux, elle ne disait rien. Son jugement a toujours été plus sûr que le mien, en matière de femmes. Celui de mon neveu de trois ans aussi, remarquez… Si vous connaissez une fille mignonne, amusante, et complètement cinglée, il y a de bonnes chances que je l’aie fréquentée…

Elle a fait le tour du monde. Plusieurs fois. Elle a des amis dans une quinzaine de pays. Elle a influé sur trois générations d’élèves, dont bon nombre se souviennent encore d’elle. Elle m’a sorti du pétrin plus souvent que je n’ai envie de me le rappeler. Elle m’a appris, par l’exemple, la compassion et l’empathie, la gentillesse et la tendresse, le dévouement et le sacrifice. Elle ne le faisait pas parce que c’est le travail d’une mère. Elle le faisait parce qu’elle était comme ça. Presque tout ce que j’ai de bon en moi me vient d’elle; c’est aussi simple que ça.

Chaque matin, quand je regarde par la fenêtre pendant que le café passe, je sais que c’est à elle que je dois de ne pas y voir de barreaux. Je ne lui dois pas que ma carrière; je lui dois mon équilibre. Je lui dois mon envie de créer. Je lui dois d’être capable de vivre le bonheur que je parviens à grappiller ici et là.

Bref, je lui dois tout.

À près de soixante-dix ans, elle est encore plus allumée que moi. Elle s’apprête à partir pour les fjords de Norvège. Sa quarante-cinquième croisière, je crois. Elle s’est promenée sur la muraille de Chine, parmi les construction de Gaudi, à Barcelone, entre les murs de L’Hermitage, en Russie. Elle vous balance le résultat d’un sudoku pour génie en quelques minutes, alors que j’ai du mal à comprendre le concept (ou l’intérêt) de la chose. Comme moi, elle accumule les livres et en lit plusieurs à la fois. Brillante, la madame.

Quand j’étais petit, j’étais déjà conscient que mon père savait tout, ou à peu près.

En vieillissant, j’ai compris que ma mère, elle, comprenait tout.

Dieu merci. Ça m’a sauvé.

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2 Comments Add yours

  1. Très touchant cet hommage, chapeau!

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    1. Merci c’est gentil!

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