Le jour où nous mourrons ensemble

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La vie est un long fleuve. Pas tranquille, mais un long fleuve tout de même, et la régularité du courant nous endort le plus souvent. On attend une promotion, la fin de semaine, l’attention d’une femme,  que le petit fasse ses nuits. On attend un emploi, une publication, les vacances d’été, la coupe Stanley. On attend quelque chose qui nous fera nous sentir mieux.

J’ignore pourquoi, mais on s’imagine tous vivre jusqu’à quatre-vingt ans…

Pendant qu’on fait le souper, qu’on va danser, qu’on écoule les heures au boulot, toutefois, certains de nos congénères ne visent pas le long terme. Ils évoluent dans un monde que nous imaginons tellement loin, et si peu relié à notre quotidien qu’il est facile d’en nier l’existence. Le même phénomène qui vous fait regarder un reportage sur une tuerie au Kenya, avant d’aller souper. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, ni un manque de sensibilité, mais c’est loin,  Vous n’y connaissez personne, et la petite dernière a encore chopé la gastro. Vous vous inquiétez plus qu’elle ne la refile à sa soeur que vous ne vous en faites pour Jamal, et c’est bien normal.

Jamal n’a jamais pris un verre sur une terrasse. Pour commencer, il est musulman, et n’a jamais vu d’alcool avant vingt ans, mais c’est de peu d’importance, vraiment. La version de l’Islam qu’on lui a inculquée est si loin des enseignements du Prophète qu’on ne peut plus vraiment parler de religion. Jamal, lui, n’en sait rien, et ne le croirait pas même si on le lui disait. Jamal ne s’assoira jamais ni dans une voiture sport, ni dans un cinéma, mais ça lui est égal. Il vivait seul, orphelin, dans un trou perdu, et désormais, il a des amis, un chef, un but dans l’existence. Il voyage, même si c’est à l’intérieur de son pays, pour l’instant. On lui a trouvé des compétences. Il mange à sa faim. Il ne rêve même pas, en fait, du paradis promis aux martyrs, même s’il ne reculerait pas. Pour lui, le paradis est déjà là, si on compare sa vie à celle d’avant.

Jamal a mon âge. Nous sommes nés le même jour. Le jour où j’ai obtenu mon diplôme de l’école secondaire, il a tué pour la première fois, et s’est aperçu que ça ne lui faisait ni chaud ni froid, à sa grande surprise. Personne ne lui a jamais dit que c’était mal de tuer. Ses nouveaux protecteurs, en fait, lui apprennent que la planète est peuplée en majorité de gens qui méritent de mourir. Il ne le savait pas, mais vu les conditions déplorables dans lesquelles il a passé ses quinze premières années, il est bien prêt à le croire. Un jour, on lui a montré une télévision. CNN. Il a vu comment vivait ses ennemis. Nous. Le luxe dans lequel nous nous roulions, en continuant de nous plaindre.

Jamal n’est pas un mauvais bougre, mais ça lui a mis le feu au cul, disons…

Quand j’ai lâché le cegep, Jamal se traînait à plat ventre dans un camp d’entrainement, quelque part en Afrique. Il manipulait des armes depuis un moment déjà, mais ses chefs lui avaient découvert des talents. Pour Jamal, se démarquer de la masse, c’était du jamais vu. Pour la première fois de sa vie, des gens lui faisaient confiance. Pour la première fois de sa vie, il se faisait confiance…

Jamal s’est révélé être un meneur d’hommes. Au moment où j’ai publié mon premier roman, il dirigeait sa propre cellule terroriste depuis huit ans, et avait mené des actions contre trois ambassades américaines, où des dizaines de personnes avaient trouvé la mort. Jamal n’a jamais été un génie, mais c’est un excellent exécutant, qui sait tirer le meilleur de ses hommes. Il suffit de lui pointer une cible.

Alors que je tente encore une fois de m’adapter à une nouvelle ville, Jamal se trouve au coeur d’une restructuration complète des forces parmi lesquelles il combat. Il ne comprend pas toujours les subtilités des alliances entre les gouvernements provisoires et corrompus et leurs propres unités, mais du moment qu’il demeure quelqu’un pour lui pointer une cible, il continuera de charger.

Ils n’avaient jamais vraiment eu de nom, malgré de vagues affiliations avec Al-Quaïda, mais désormais, sa cellule fait partie de l’État Islamique. Jamal s’en balance un brin. La politique n’a jamais été son rayon. Comme le disait McQueen, son rayon, c’est le plomb.

Il n’a compris qu’une chose, de toutes ces alliances: ils en ressortent plus fort. Leurs amis politiques prennent le pouvoir dans certains pays agités, et bientôt, la destruction de leurs ennemis, à grande échelle, sera possible.

Je vous rappelle que l’ennemi, c’est nous…

Pendant que des gouvernements possédant des arsenaux monstrueux sont sur le point de tomber sous la coupe de l’État Islamique, nous continuons simplement notre petit bonhomme de chemin. Aujourd’hui, j’ai prévu d’envoyer des CV, d’écrire, et de me faire un tournoi de poker ce soir. Et vous?

Je demande, parce que Jamal, lui, suit actuellement un séminaire de trois jours en Suisse sur la bombe nucléaire, donné dans une suite d’un hôtel de Genève par un scientifique Iranien qui a été retourné. Vous le verriez, dans son costume Yves St-Laurent… Il n’a plus du tout l’air du berger qu’il était le jour où j’ai bu ma première bière…

Oubliez Hollywood. Il n’y aura pas de missiles, ni d’avertissements. Pierre Bruno n’aura pas le temps de faire un bulletin spécial pour annoncer la fin du monde. Un de ces quatre matins, peut-être demain, Jamal et trois de ses potes vont simplement réussir à passer nos frontières, qui sont de véritables passoires, avec autre chose dans leur valise qu’un flingue.

Nous serons tranquillement assis au centre-ville, à boire un verre, quand Jamal va regarder sa montre, pour être sûr que la bombe de Montréal explose bien en même temps que celles de New York, d’Ottawa, de Washington et de Los Angeles.

Il va ensuite s’asseoir près de la valise, alors que de l’autre côté de la rue, Je serai installé au soleil à lire un livre.

Et pendant les dernières secondes de nos vies, avant que la ville ne soit rayée de la carte, nous serons détendus, exactement sur la même longueur d’ondes…

Je ne veux pas vous péter le bicycle, comme le disait une vieille amie, mais nous avons bien peu de chances de vivre jusqu’à quatre-vingt ans.

Vous faisiez quoi, déjà, aujourd’hui?

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