Oskar

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Oskar a 93 ans. Il est toujours en vie, mais ce n’est pas évident tous les jours. Tout ce qui lâche n’est plus sous garantie depuis un moment. Il a ses ennuis de santé, comme tous ses amis, mais ne se plaint pas. Jusqu’à ces derniers temps, il menait une vie presque normale, qu’il appréciait. Il y a quelque années, déjà, c’était un autre homme, Oskar. Un qui combattait le négationnisme, cette théorie souffreteuse avancée par certains dégénérés, niant l’Holocauste. À l’époque, Oskar avait donné des entrevues à la presse, et dans les journaux. Il n’avait pas peur de faire face.

Ces jours-ci, pourtant, Oskar obtient plus d’attention qu’il n’en souhaiterait. Il a sans doute eu du mal à concevoir, en entrant dans la salle d’audience, pour son procès, que des journalistes se soient déplacés du monde entier pour assister à ça.

Oskar a une particularité, voyez-vous, qui fera vendre de la copie peu importe la décision du tribunal. Il sera vraisemblablement le dernier nazi à être jugé pour des crimes remontant à la seconde guerre mondiale.

Ça craint, quand vient le temps de te présenter dans un cocktail, quoi…

Particulièrement quand on te décrit comme le comptable d’Auschwitz.

C’est facile de se fier aux gros titres, toutefois. Le génocide contre les Juifs a été si atroce qu’on n’a pas envie de détailler. C’était les Allemands. En gros, tous ensemble, bien mauvais et bien vilains. Il y a eu des Allemands pour aider les Juifs? Ouais-ouais, en nombre bien restreint. On sait surtout qu’il y a eu des villages, près des camps de la mort, qui ont ignoré ces derniers jusqu’à ce que les Américains viennent les obliger à nettoyer les fosses. Vous êtes déjà un méchant si vous étiez Allemand durant la guerre. Vous avez nécessairement, dans l’imaginaire populaire, livré un Juif aux autorités. Si vous étiez incorporés, comme à peu près tous les mâles de dix-huit à cinquante-cinq ans, vous étiez carrément un tueur de Juifs. Et si, à Dieu ne plaise, vous étiez en plus un SS, comme notre ami Oskar, alors là…

Des SS, il y en avait des milliers. Une grande majorité a effectivement terminé dans le domaine du massacre de masse, mais certains n’y ont jamais été mêlé. Tous les inspecteurs de police de Berlin, des gens qui ne battaient tout de même pas leur prochain pour le plaisir (en ce temps-là). se sont par exemple retrouvés incorporés aux SS dès 1942, je crois. Oskar, lui, s’est retrouvé derrière un bureau, dans le camp d’extermination le plus productif de tous.

Est-ce qu’il a compris à quoi il participait, une fois sur place? Absolument, et il ne le nie pas. Il avait beau être enfermé entre quatre murs, il lui est arrivé d’assister à des atrocités. Il n’a pas compris tout de suite, mais il a compris. Ça a été un choc, car comme une grande partie de l’armée Allemande, occupée à mourir sur divers fronts, Oskar ne savait pas que les Juifs étaient méthodiquement exterminés. Une fois au courant, il a fait trois demandes pour être muté sur le champ de bataille, pour ne pas participer, même en poussant du crayon, à une telle barbarie. Ses demandes ont été rejetées. S’il avait tenté de fuir, il aurait été abattu pour désertion. Il a donc continué à pousser son crayon.

Le jeune homme qu’était Oskar a donc survécu, avec des horreurs plein la tête. Ne s’étant jamais considéré comme un ponte du régime, mais comme un vulgaire gratte-papier, il ne s’est jamais caché. Il a accordé les entrevues dont je parlais précédemment, pour prouver que les massacres étaient bien réels, à ces joyeux connards qui les nient.

L’emmerde, avec l’Allemagne, c’est qu’ils se sentent coupables, collectivement. Ils ont beau nous seriner qu’ils n’ont rien à voir avec les actions de leurs grands-parents, ce qui est vrai, celles-ci leur pèsent, avec raison également. On ne peut oublier sa participation, même muette, au massacre de six millions d’être humains. Quand ils ont enfin commencé à sérieusement participer à la traque des dirigeants nazis, la moitié d’entre eux étaient morts. L’autre moitié avait été jugée en Israel, et ils n’avaient rien à voir dans la capture des meurtriers, souvent livrés par des particuliers ou par le Mossad, l’équivalent Israélien de nos services secrets, en cent fois plus compétent…

L’Allemagne s’est donc spécialisé dans la traque de vieux soldats ayant eu le moindre lien avec les SS, pour les juger et montrer au monde entier qu’ils n’oublient pas. Oskar, le gratte-papier, s’est retrouvé englouti par la justice allemande, lui qui n’avait jamais caché les horreurs des camps. Oskar faisait une cible bien tentante, même soixante-dix ans après les faits…

Oskar ne s’est pas dérobé. Il a assumé une responsabilité morale, même s’il n’a jamais tué à Auschwitz, et il s’est excusé. Il a répondu aux questions, et a laissé la responsabilité pénale à ses juges. Oskar risque quinze ans de prison, pour complicité aggravée de 300000 meurtres.

Je suis généralement sceptique sur les témoignages des criminels de guerre, mais je crois qu’Oskar dit la vérité. Je ne crois pas que ça empêchera les Allemands de le condamner et de parader, mais je pense qu’il dit vrai.

Sans parler de condamnation, je crois que de vivre durant soixante-dix ans avec le souvenir des cris d’une chambre à gaz pleine de pauvres bougres, pour avoir fait l’erreur d’avoir pris une marche du mauvais côté du camp, un soir, est une punition bien pire que l’emprisonnement.

Allez expliquer ça aux Allemands… Ils croient toujours qu’une Volvo, ça a de la gueule…

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