Les sept cartes du bonheur

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Je sais qu’il vient d’attraper sa putain de couleur.  Ses yeux se sont éloignés trop rapidement des cartes, pour donner l’impression que le turn ne changeait rien. Je vois pratiquement les trèfles à travers le carton, et les jetons que mon adversaire envoie d’un geste négligé sur le tapis me le confirme. Il pourrait naturellement bluffer, mais Paul ne bluffe que rarement. C’est un joueur d’exception, et quand il le fait, c’est si naturel qu’on est automatiquement convaincu. Cette fois, j’étais convaincu avant même de le voir tendre la main vers ses piles de jetons. Tout ce qui l’a empêché de checker et de me prendre au piège est la possibilité que je le fasse aussi, en le privant d’une partie de ses profits.

J’ai deux paires. Si la dernière carte, en admettant que je suive, est l’une des deux que j’ai déjà en main, sa couleur ne vaudra plus tripette. Je tente de compter les pourcentages, mais je m’arrête en réalisant à quel point ils sont minimes. Un bon joueur se coucherait. Un joueur prudent se coucherait. Plusieurs autres catégories de joueurs tenteraient, eux, leurs chances, à ma place. Les imbéciles. Les joueurs de bingo. Les indécrottables optimistes. Les joueurs incapables de calculer leurs chances…

Neuf fois sur dix, en pareille situation, je coucherais mes cartes, avec un adversaire aussi solide en face de moi. Cette fois, toutefois, je n’ai pas le moral, et si la religion est la béquille de certains, envoyer une couleur dans le décor en attrapant une main pleine sur la river est ce qui se rapproche le plus de Dieu, pour moi…

Je balance mes jetons devant les siens, et je vois Paul hausser les sourcils. Il sait que je sais, et à son air, je sais que sa couleur est haute, probablement imbattable. Il ne peut donc me placer que sur une couleur plus faible que lui, car seul un imbécile aurait suivi une mise pareille sur une possibilité.

Malheureusement pour Paul, j’ai précisément choisi cette main pour faire l’imbécile.

J’ai un valet et un dix en main. Il y a un valet et un dix sur la table. Ça laisse peu de valets et de dix dans le paquet, pour m’empêcher de frapper le mur.

Le dealer brûle une carte, et doucement, retourne la rivière.

Un dix.

Je check, et j’affiche une gueule neutre, comme un type qui ferait semblant de le piéger, ce que je suis précisément en train de faire. Paul jette le reste de ses jetons, avec raison, et fait une drôle de tête lorsque je le suis. Je dévoile mes cartes.  Il sourit, pousse ses jetons vers moi, et part commander une bière, alors qu’il vient de perdre avec la deuxième meilleure main possible. C’est presque aussi jouissif de tomber sur des adversaires avec de la classe que de ramener les jetons vers soi; tous les vrais joueurs vous le diront.

Ce genre de main, à mon avis, représente le meilleur et le pire du Texas Holdem. Comment il est possible de laisser son adversaire frapper le gros lot en voulant ralentir le jeu pour ramasser plus, comme je l’avais fait en début de main. Comment il est également possible de jouer parfaitement une main monstrueuse et de perdre néanmoins, lorsque votre adversaire est prêt à risquer le tout pour le tout. Comment la connaissance de l’adversaire peut être appliquée, même lorsqu’il est meilleur que vous. Comment on peut se casser la gueule en beauté, aussi, pour avoir voulu poursuivre un rêve qui s’effondre sur la dernière carte, comme il était plus que possible que ça se produise ici, pour moi.

Ne vous leurrez pas; le poker est loin d’être une question de chance. C’est ce que j’ai pensé durant des années, en jouant la partie occasionnelle avec les collègues, mais après quelques centaines d’heures passées aux tables en compagnie de joueurs du calibre de Paul, toutefois, j’ai compris. Ce n’est pas tant ce que tu fais de tes cartes lorsque tu as du jeu. C’est ce que tu fais de celles-ci lorsque personne n’en a…

J’aime la psychologie du jeu. J’aime jouer dans la tête de mes adversaires. J’adore m’asseoir et étudier une table. Le claquement des jetons, le jeu qui change de carte en carte ou pas du tout, les tentatives de bluff qui se cassent la gueule; tout ça fait vibrer en moi une corde qui ne résonne que sur une scène ou derrière mon écran, à peaufiner un roman que je viens de terminer. J’aime croire que je ne suis pas un gambler, parce qu’aucune autre forme de jeu ne m’intéresse,mais le Texas Holdem sans limite est sans conteste devenu ma religion. Se découvrir de nouveaux talents, passé trente-cinq ans, est déjà un petit miracle en soi…

Je vous entends d’ici… Tout ça n’est qu’une question de chance!

Il y a effectivement un élément de chance, mais il n’entre en jeu que lorsqu’une table est remplie de vrais joueurs. De gens qui, tous, connaissent les ficelles, et comprennent que les cartes ont moins d’importance que la façon de les jouer. Lorsqu’un amateur prend place, la table le sent, et la façon de miser change, pour n’offrir aucune chance. Une excellente raison de continuer à jouer avec vos amis, ou, comme moi, de le faire dans une ligue. Apprendre pourrait vous coûter cher, autrement…

Car comme le dit l’adage: Si tu n’as pas repéré le poisson durant ta première demie-heure à la table, c’est que c’est toi le poisson…

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