In memoriam

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J’ignore pourquoi, dans l’imaginaire populaire, la maladie d’Alzheimer a quelque chose d’amusant, à voir le nombre d’humoristes idiots qui font des blagues sur le sujet. Chaque fois, je me réjouis de ne pas avoir vu le spectacle en salle, car je sais trop bien que j’aurais hurlé un Connard! bien senti, sans pouvoir m’en empêcher. Même si cette maladie n’en était pas une avec laquelle je me coltine depuis l’adolescence, puisque c’est le fardeau de notre famille, je ne crois pas que je trouverais ça drôle. Je ne vois pas pourquoi ça passerait mieux qu’une bonne vieille blague de cancer…

Ma tante est décédée, cette semaine. Je ne lui avais pas parlé depuis près de dix ans. Même avant ça, pour être franc, nous n’avions jamais beaucoup parlé. Elle n’avait pas une confiance hallucinante en la gent masculine, et pas de goût particulier pour les petits emmerdeurs, ce que j’étais encore, il y a neuf ans, lorsqu’elle a commencé, tout doucement, à se déconnecter du monde.

Nous n’avions pas d’affection particulière l’un pour l’autre, sans qu’il y ait pour autant de frictions. Nous faisions partie de la même famille, sans plus. On n’apprend pas vraiment à connaitre quelqu’un que l’on ne voit qu’une fois par an et qui, naturellement, passe ce moment avec ses pairs plutôt qu’avec les mioches de ceux-ci. Je me rangeais à l’opinion générale, dans la famille, que Johanne était une originale, artiste, un peu étrange. Elle ne communiquait plus avec personne depuis des années lorsque j’ai réalisé que c’est avec elle que j’aurais dû avoir le plus de liens, dans cette famille. N’étais-je pas, après tout, l’autre artiste étrange de la famille?

Johanne habitait Laval, quand elle nous a quitté. Ce seul fait, pour moi, démontre les ravages de l’Alzheimer sur la personnalité de quelqu’un. Ma tante était une habitante du Plateau avant que le Plateau ne soit ce qu’il est aujourd’hui. Plus exactement, si ce quartier s’est attiré cette réputation de repaire d’artistes, c’est grâce à des gens comme elle, qui s’y sont installés il y a trente ans. Ma tante était une hippie. Une vraie de vraie, de la bonne époque. Une peintre talentueuse qui était parvenue à obtenir un poste de graphiste au Devoir, où elle a travaillé toute sa vie, une fois  »établie ».

Un jour, elle est partie en vacances. En revenant, devant son ordinateur, elle est demeurée interdite. Les programmes qu’elle utilisait depuis des années, subitement, apparaissaient moins simples qu’ils ne l’étaient un mois plus tôt. Pour dire la vérité, c’est du charabia. Johanne a un moment de panique, parce que l’Alzheimer est une maladie de famille, et qu’elle se fait suivre de façon préventive depuis des années, tellement c’est un sujet d’inquiétude. Cette garce ne peut tout de même pas vous sauter dessus en trois semaines et vous planter ses griffes dans le dos, non? Ben si.  Ce qu’il y a de chiant, avec la panique, c’est qu’elle est le plus souvent justifiée…

Tout est allé très rapidement, après ça. Le travail, finalement, elle a dû oublier. Elle en est venue à compter les bonnes et les mauvaises journées. Son conjoint, qui n’était pas là depuis si longtemps, s’est mis à les compter aussi, pris entre l’écorce et l’arbre. Quand il est finalement parti, les mauvaises journées sont devenues beaucoup plus nombreuses que les autres. Ensuite, le placement, et la vie qui, peu à peu, disparait  pour ne laisser que les réflexes moteurs. Puis, finalement, plus de réflexes moteurs, et la délivrance…

La femme à qui je vais rendre mes derniers hommages aujourd’hui n’a plus l’Alzheimer. Elle est redevenue celle qu’elle était. Elle a voyagé partout dans le monde, avec un sac à dos, et parfois un amoureux. Elle a aimé passionnément, et vécu intensément. Elle a créé, toute sa vie, sans relâche. Elle était unique, à plus d’un égard. Personne ne pourra lui enlever ça.

Et la maladie non plus.

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