Mon vieux

Assis dans notre chaloupe, je revois le vieux lever les yeux au ciel, exaspéré, parce que je ne peux pas garder le silence plus de deux minutes consécutives. J’aligne les questions les unes après les autres. Je lui demande de raconter des histoires que je connais déjà. Je tire tout ce que je peux du vieux, pendant qu’il est coincé dans une barque et ne peut m’envoyer nulle part. Le vieux n’était pas d’une nature bavarde, et nous étions quatre à nous partager le peu de temps qu’il ne passait pas à travailler. Les conversations avec mon père étaient rares et précieuses. Il fallait le partir à bras, comme une tondeuse, mais on finissait toujours par en tirer quelque chose.

Plus jeune, le vieux s’est fait dire qu’il n’irait nulle part, qu’il ne réussirait rien, et qu’il rêvait en couleur. Il a effectivement rêvé. Il a réussi tout ce qu’il a entrepris, et il a voyagé partout. Chaque fois que je vois une photo du vieux en Chine, avec les soldats enterrés de l’Empereur, ou sur un volcan à Hawaï, je vois un sourire qui ne s’adresse pas à l’objectif, mais à quelqu’un qui avait tout faux dans ses projections. Toute sa vie, malgré d’éclatantes réussites, le vieux a eu l’impression d’avoir quelque chose à prouver. Presque toute sa vie, disons. Je crois que la décoration du Président de la France pour son apport à la langue française l’a convaincu qu’il avait réussi.

Le vieux m’a appris à sculpter. Il avait énormément de talent, et vendait plusieurs de ses oeuvres chaque année, dans des salons d’artisanat. Je me souviens d’être assis au bout de son énorme bureau, à travailler le bois, et à me dire qu’il n’y avait vraiment rien que le vieux ne sache faire. Tous les enfants croient la même chose, mais il s’est révélé, avec les années, que le vieux savait à peu près tout faire, point. Sauf peut-être réparer un lave-vaisselle. Côté juron, j’en ai beaucoup appris chaque fois que mon père réparait quelque chose. Neuf fois sur dix, il réussissait. La dixième fois, on a acheté un autre lave-vaisselle.

Le vieux aimait les bébés. Les enfants, pas spécialement. Il disait souvent que jusqu’à trois ans, un gamin était si parfait qu’on avait envie de le manger. Et qu’ensuite, on regrettait salement de ne pas l’avoir fait… On redevenait ensuite intéressant lorsque l’on quittait la maison. J’ai un peu trop tardé à redevenir intéressant. Il a vendu la maison.

Le vieux avait un scooter Honda, le même depuis dix ans, et c’était un grand moment lorsqu’il me tendait le casque rouge d’un air résigné, trop conscient qu’il me promettait un tour depuis assez longtemps. Lorsqu’il faisait une promesse, il la tenait. Ces promenades à quarante à l’heure me semblaient le fin du fin de l’aventure, et s’achevaient le plus souvent dans une crèmerie. Le bruit du moteur, puis la crème glacée l’assuraient au moins de mon silence. Un jour, le scooter a dérapé sur de la garnotte et le vieux s’est drôlement esquinté. On lui a dit qu’il ne parviendrait plus à faire ci, ni ça, et mon père a hoché la tête. Un an plus tard, il était revenu à la normale. Cause toujours, ‘doc…

D’aussi loin que je me souvienne, le vieux a toujours travaillé quinze heures par jour. Il me fuyait peut-être dans son bureau, mais je crois bien qu’il travaillait, vu la quantité astronomique de boulot qu’il abattait. Il avait une volonté de fer, ce qui ne l’a jamais rendu très pliable, mais qui lui a permis d’atteindre tous les objectifs qu’il s’était fixé, et bien d’autres qu’il n’aurait jamais cru atteindre.

Il y a cinq ans aujourd’hui que le vieux est parti. En affrontant les pires douleurs en souriant. Les vrais hommes ne pleurent pas. Quand Radio-Canada l’a placé dans sa liste des grands disparus, cette année-là, j’ai souri.

Il n’avait vraiment plus rien à prouver à personne.

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