Quand l’echo cesse de répondre

on

Je la croyais immortelle, ou presque. Comme la grand-mère qui ne montre aucune intention de quitter la route, malgré tous les morceaux qu’on lui a remplacé. Je pensais bien qu’on passerait encore quelques années ensemble, à devenir tous les deux de plus en plus laids, comme un couple normal, mais comme la plupart des séparations, ça a été une surprise, et pas des plus plaisantes.

Je n’ai jamais donné de prénom de femme à ma bagnole. Je ne suis pas ce genre de gars. Jusqu’à l’an dernier, je n’avais pas besoin de l’appeler, et elle répondait toujours. Finalement, à mesure que s’empilaient les factures du garage, j’avais fini par l’appeler Salope, tout simplement.

Elle était moche et usagée, tout comme moi. Une vieille écho que personne ne regardait deux fois. Je me sentais un lien de parenté avec cette garce. Quand mon ex a pété son pare-brise, rayé ses portières, et crevé un de ses pneus, j’ai souffert avec elle, et j’ai pensé à la regrettée Christine, de Stephen King. Quand les cons du déneigement de Québec sont parti avec pour la déplacer de dix rues sans avertir personne, j’ai eu l’impression qu’on venait de kidnapper un de mes enfants, et j’ai paniqué. Et si vous croyez que vos enfants sont tous beaux, j’ai des nouvelles pour vous… On n’en panique pas moins.

À chaque déménagement, et ils ont été nombreux, une partie de mes effets est demeuré dans la voiture, ce qui en faisait un capharnaüm incroyable, où je retrouvais pourtant de quoi palier à n’importe quelle urgence. Comme une sacoche, finalement. Chaque fois que j’embarquais un ami, je pelletais vers l’arrière ce qui s’était accumulé sur le siège passager, comme un triangle des Bermudes où se perdaient une gamme étonnamment vaste d’items. En la vidant finalement, j’ai retrouvé des choses que j’ignorais même posséder…

Salope est morte, hier. La transmission a décidé qu’elle en avait marre, et a déposé le bilan. Comme le silencieux, la semaine d’avant, avec pour résultat qu’elle a passé ses derniers jours à se prendre pour une mustang, la vitesse en moins. J’avais tenté de me déculpabiliser en lui offrant une pièce dont elle avait besoin, et qui coutait moins cher qu’un silencieux, mais elle demandait plutôt qu’on l’achève. Lui offrir sa transmission aurait été comme de poser des seins de vingt mille dollars sur une nonagénaire. De l’acharnement. Ce qui n’empêchera pas mon concessionnaire de le faire…  Pour ma part, je n’avais plus les moyens de lui offrir les soins dont elle avait besoin.

J’ai grandi, dans cette voiture.  J’ai écrit. J’ai baisé. J’ai piqué des crises de nerfs. Je l’ai laissée rouler, portières verrouillées, avec les clefs à l’intérieur. Je n’ai jamais eu d’accidents, mais on ne peut pas tout avoir. Je savais que personne ne viendrait me la voler, comme la moche qui sait qu’elle peut traverser un quartier glauque, de nuit, sans rien risquer. Ça me plaisait. Je n’ai jamais ressenti le besoin de briller par ma voiture. J’ai toujours trouvé marrant de voir les femmes tourner la tête vers une voiture de luxe, pour en voir descendre un petit vieux, ou un petit gros, et être déçues. Personne ne m’a jamais regardé descendre de voiture…

Je l’aimais surtout, je crois, parce que mon père était venue l’acheter avec moi,une semaine ou deux avant de mourir. La dernière sortie qu’il ait faite, d’ailleurs. Je ne voulais pas nécessairement de cette voiture, mais j’avais suivi ses conseils sans dire un mot, parce qu’il était si faible. Naturellement, il avait raison. Le vieux avait toujours raison, ou presque…

Ensemble, on est passé à quelques centimètres de trois sorties de route à bonne vitesse, pour cause de verglas. On est passé SOUS une voiture qui faisait des tonneaux, une histoire que je raconte le moins souvent possible parce que je n’y croirais pas moi-même. Chaque fois, j’ai eu l’impression, à la dernière seconde, que quelque chose avait empêché le désastre. Certains penseraient à Dieu. Je crois seulement que Salope ne voulait pas encore voir le bout de la route, que je sois ou non à l’intérieur…

J’ai regardé un type sans dents,  au sourire charmant, embarquer ma bagnole sur sa remorqueuse, et ça m’a fait un peu mal au coeur. Plus encore quand il m’a dit:

-Mon fils a la même! Il est rendu à 500 000 km!

Calice.

Faut voir le positif. Être zen. Comme de me dire que la veille de sa mort, en rentrant, j’ai failli faire le plein, et que j’ai remis ça au lendemain.

Na!

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