Lettre à un enfant qui s’haït

on

Salut petit,

Je te regarde, et je suis découragé. Pas par ce que tu es, mais par ce que tu penses que tu es, pour l’avoir trop entendu. Je voudrais te dire, avant qu’il ne soit trop tard, que tu n’as rien de différent des autres. Que tu n’es ni laid, ni con, ni gros. Je regarde des photos de toi, et j’aimerais te convaincre que tu parais vachement bien, avant qu’il ne soit trop tard. Oui, avant que tu ne revires la plus belle fille de l’école en lui disant qu’elle mérite mieux. Je veux t’en convaincre maintenant, parce que dans vingt-cinq ans, vieux, ce sera moins évident de le dire, en te voyant. Je me trompe peut-être, remarque… C’est peut-être seulement toi qui est toujours là, à nous dire qu’on est moche…

Je voudrais que tu comprennes qu’on t’a conditionné. Que ce n’est pas parce qu’on te descend en flammes que tu le mérites. Que ce n’est pas parce qu’on te frappe que tu le mérites. Que ce n’est pas parce qu’on te met à part que tu le mérites. Tu ne mérites rien de ça. Si la vie marchait au mérite, par contre, nos politiciens dirigeraient le pays de l’intérieur d’une prison, alors n’attends pas trop de justice.

Comment je t’expliquerais donc que tu vas être ton pire ennemi, si tu continues de croire tous les enfoirés que tu croises? Que tu vas passer ta vie seul parce que les gens sentent, comme les animaux, la faiblesse des autres, pour s’en éloigner ou en profiter? Je le sais, que personne n’est là pour te dire le contraire, et que tu préfères encore être seul qu’être la cinquième roue du carrosse dans un groupe de ratés, mais peut-être que tu devrais commencer à t’aimer maintenant. Comment faire? Ah, vieux, si je savais seulement… J’espérais que tu saurais, pour m’éviter d’avoir à le faire plus tard. La seule forme d’auto-appréciation que je connais, c’est la masturbation. Ah, c’est vrai, tu connais déjà…

Je te dis de t’aimer parce que c’est moins facile en vieillissant. T’as moins de raison de le faire, aussi, parfois… Ce n’est peut-être pas vrai non plus. Tu vas devenir très convaincant, en vieillissant, quand viendra le temps de te démolir toi-même, et tu vas m’entrainer avec toi, tu vois…

Je le sais, que la vie est rough, kiddo… Si ça peut te mettre un peu de baume au coeur, le type qui te poursuit chaque soir pour te faire peur va finir par payer. Je sais bien que tu n’as pas envie d’attendre quinze ans pour lui éclater sa gueule de con, mais c’est déjà pas mal, va… Oui, plus tard, tu vas faire de la boxe et être en mesure de te défendre contre des gars deux fois plus gros que toi. Sauf que plus tard, si tu continues d’éviter les légumes, ça risque d’être compliqué de trouver deux fois plus gros que toi…

J’ai envie de te dire que t’es un type bien parce que c’est vrai, tout d’abord, mais également pour que tu l’intègres avant qu’il ne soit trop tard. Avant les femmes, tu vois? Avant que tu ne te mettes systématiquement à choisir les plus tordues du lot, les plus boiteuses, les plus folles de la horde, parce que tu t’es convaincu, inconsciemment, que tu ne mérites rien de mieux. Autant t’avertir, mon pote: celles que tu aimeras le plus seront celles qui te poignarderont le plus fort dans le dos. On te volera, te diffamera, te trompera, mais tu sais quoi? On tiendra le coup.

Je te le dis parce que je sais ce qui s’en vient. Dans quelques années à peine. J’aimerais bien éviter qu’à seize ans, un vendredi soir, tu entres chez toi, seul, pour avaler des pilules à pleines poignées, sans même que personne ne le remarque, ce qui va te convaincre encore plus que tu n’as aucune importance… J’aimerais encore plus éviter que durant les quinze années suivantes, tu regrettes d’avoir raté ton coup, corniaud…

Autant te le dire, attache tes bretelles… Ce ne sera pas jojo tous les jours. On a un semblant de carrière, dans l’avenir, et des semblants de blondes. Rien pour écrire à notre mère. Rien de super intéressant. Bref, on est comme tout le monde, sauf qu’on s’aime pas des masses. Faut pas que ça t’arrête, que l’avenir soit moche. Parce qu’à l’époque où je vis, l’avenir sera à chier pour à peu près tout le monde. Trop de cinglés qui se détestent et qui apprennent à piloter des avions dans des immeubles, ou des montagnes. Trop de maladies dites incurables parce que les médocs rapportent plus que la guérison. L’insignifiance est partout. Je te le dis parce que tu as peut-être une chance de changer ça, si tu cesses de t’épuiser à t’haïr…

Il y aura de bons moments. Tu publieras. Tu voyageras. Oh, en passant… Tu seras tenté d’emmener une femme à Paris, au début de ta trentaine.  Fais en ce que tu veux, mais c’est la pire idée que tu aies eu, ou presque… Il y aura également des amis. Pas des tas, mais ils seront extraordinaires, et demeureront à tes côtés quand ça ira mal.  De toute façon, on s’éloigne de la question… Tu as du coeur. Du talent. Un avenir qui pourrait être différent, si tu commences maintenant. Tu me dois ça, bordel; tu n’as pas idée du nombre de cours que je vais te permettre de sécher sans te faire prendre, au secondaire…

Mais surtout, je voulais te dire que je t’aime. Ou que je vais essayer très fort, pour ne pas qu’on se ramasse dans la merde, plus tard…

En attendant, il n’est pas loin de dix heures; qu’est-ce que tu fous encore debout? Ah, oui, on est samedi.

Bleu nuit.

Je te laisse tranquille…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s