Juste Bob

Bob quête à quelques rues de chez moi. Parfois devant le Tim, ; parfois devant la pharmacie. Il ne fait rien d’étrange, ne marmonne pas d’insultes à ceux qui passent sans le remarquer, ce qui a dû m’arriver aussi, quand j’étais pressé. Il n’est ni gelé, ni saoul, et n’est pas étalé sur le trottoir comme un crachat, avec un chien pour faire bonne mesure. J’ai toujours donné aux SDF. Quand j’avais de l’argent, c’en était ridicule, et je pouvais refiler cinquante dollars en une soirée en donnant la pièce à tout ceux que je croisais, parce que je sais ce que c’est de ne pas avoir assez à manger, ou d’être en manque de drogues, tant qu’à ça. C’est ce que je supporte le plus mal d’être pauvre à nouveau; de ne plus pouvoir donner à qui que ce soit. J’en ai vu de toutes les couleurs. Jeunes, vieux, sales, bien mis, polis, ou pas, avec ou sans pancarte. Mon préféré, je l’ai croisé à New York, dans Central Park. Il portait une pancarte annonçant : Des ninjas ont tué ma famille. Besoin d’argent pour des leçons de Kung Fu. Je lui avais refilé un vingt.

Bob n’a pas de pancarte. Il porte une chemise et un pantalon qui ont dû être à la mode, il y a quinze ou vingt ans. Le tout aurait besoin d’être lavé, propriétaire compris, mais il suffit de jeter un œil au visage honteux de Bob pour comprendre qu’il le sait. Il suffit de le regarder pour savoir qu’il prendrait n’importe quel boulot pour se sortir de là, bien qu’il sache qu’à son âge, c’est peu probable qu’on l’engage quelque part.

Ça l’humilie, de faire la manche ; c’est évident au premier regard. Pour commencer, il ne raconte pas d’histoires pour vous attendrir. Il ose à peine parler, ou regarder les gens à qui il tend la main. Quand je l’ai vu regarder mon paquet de cigarettes, la seconde fois où je l’ai sorti, sans oser plus que la première fois m’en demander une, je me suis approché pour lui tendre, ce qui l’a surpris. Je lui ai dit que j’aimerais lui donner plus, mais que je n’avais moi-même pas grand chose, ce qui est une vraie blague, de son point de vue, puisque j’ai un toit au-dessus de la tête, jusqu’au moment où je ne parviendrai plus à me l’offrir. Il a secoué la main, gêné, sans même m’avoir demandé quelque chose. J’étais, quant à moi, gêné de ne rien donner, alors qu’on ne me demandait rien. On faisait une drôle de paire.

Après m’avoir fait attendre une demi-heure, mon rendez-vous a appelé pour dire qu’il était retenu au travail par une urgence. Comme nous étions devant le Tim, j’ai offert un café à Bob. Je me demande ce que je lui aurais offert si nous avions été devant la pharmacie. La première chose qu’il m’ait dite, une fois assis, m’a un peu surpris :
-Tu ne sortais pas avec une grande brune, il y a deux ans ? Une fille hallucinante qui habitait sur St-…. ? Tu m’as payé à déjeuner et tu m’as donné vingt dollars, dans le temps. Je me souviens de toi !
Je suis nouveau dans le quartier, mais j’ai effectivement fréquenté, il y a deux ans, une grande brune hallucinante qui habitait le coin. Facile à se rappeler, parce que ce qualificatif s’applique à bien peu de mes exs. J’avais effectivement invité, alors que je déjeunais chez Gerry, un type qui quêtait devant à venir manger ; c’est le genre de choses que je faisais quand j’avais du fric. Je suis content de savoir que c’était Bob. Mon ex avait tiré une drôle de tête en nous rejoignant.
Bob est à la rue depuis près de dix ans. Il avait un boulot et une maison, un peu d’argent à gauche, mais sa femme est partie avec le tout, après un divorce houleux. Elle s’est même fondé une entreprise avec l’argent de Bob. Tout de suite, je me rappelle de cette histoire, parce qu’une de mes ex s’en est également parti une avec l’argent qu’elle m’avait volé. C’est ce qui avait valu à Bob son déjeuner, dans le temps. Entre bonnes poires, il faut bien s’aider… Depuis, il vit comme il le peut, où il le peut. Au début, un vieil ami l’aidait de temps à autre, mais les soupes populaires et les refuges sont vite devenus son quotidien. Quêter également, même si, comme je me l’imaginais, il doit se piler sur le cœur pour le faire.
-J’ai pas trop l’choix… On est déjà chanceux d’avoir encore quelques ressources pour nous aider, avec tout ce qu’ils coupent…
Trop vrai. L’emmerdement, vous voyez, c’est que Bob n’est pas Syrien. Il est né à Brossard, alors qu’il n’y avait là-bas que des champs. Son cas n’est pas sexy ; ne fait pas l’actualité. Je vois bien que Bob n’est pas raciste pour deux sous, mais il est vrai que le pays semble plus enclin à aider les réfugiés que les sans-abris.
-J’comprends pas ça… On crève de faim ici, calvaire ! Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas m’aider, moi ? Juste le b.s., ça ferait toute la différence du monde ! J’veux pas dire qu’on devrait pas aider les étrangers, mais on ne devrait pas aider le monde d’ici aussi ? J’ai pas été obligé d’abandonner ma maison à cause de la guerre ; j’en ai même pas ! Pis pour la guerre, c’est pas évident de trouver un bon spot pour quêter sans te faire tasser par un weirdo avec un chien et un couteau, quand t’as mon âge, t’sais…
Dur de ne pas être d’accord. J’ai travaillé en santé mentale, et j’ai été travailleur de rue. Chaque fois qu’on coupait dans le budget parce que des subventions avaient été annulées, je ne pouvais m’empêcher de grincer des dents en voyant le gouvernement, pour faire bonne figure internationalement, envoyer des millions en Haïti pour de la ‘’reconstruction’’ qui ne viendrait jamais. Parce que la photo d’un gamin mort fait le tour du web, on envoie de l’aide à l’étranger, tout en laissant crever nos propres concitoyens, Rien à retirer, au point de vue relations publiques, d’aider quelqu’un comme Bob. La cause du moment est toujours plus importante.
-J’avais une amie qui quêtait sur Ste-Cath, il y a quelques années. Elle était plus vieille que moi. Une nuit, en octobre, la température est tombée plus bas que prévu, et elle est morte sur un banc, près du métro Berry. Juste de même. Elle s’est couchée, et elle ne s’est pas relevée. Penses-tu que quelqu’un aurait pris une photo de ça ? Qu’on aurait parlé dans les journaux d’une ancienne pute ? Jamais en cent ans…

Je ne sais jamais quoi répondre à ce genre de vérités injustes. Bob mérite autant qu’on l’aide que n’importe qui, et nous le savons tous les deux. Comme nous savons que de l’aide, il n’en recevra pas, parce qu’il est juste Bob de Brossard, et non Bob le Syrien. Il sait qu’il va mourir sur la rue, un jour où l’autre, comme son amie. J’en braillerais. Lui hausse simplement les épaules, l’air de dire : qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse, hein ?
Mon rendez-vous finit par arriver, et lorsque Bob me voit lui faire signe, il se lève en quatrième vitesse, pour ne pas déranger. En finissant ses dernières gorgées de café, debout A/devant notre table, il me dit :
-Tu sais ce qu’il y a de plus triste ?
De mon point de vue, c’est déjà assez triste comme ça, mais je lui fais signe de continuer.
-On va aider ces migrants-là parce qu’ils sont loin et qu’ils font pitié. Je l’ferais moi-même si j’avais encore mon ancienne vie. Ceux qui vont venir ici, par exemple, vont se ramasser dans la même situation que moi. Une fois au Canada, ils ne seront plus des migrants ; ils vont être arrivés, et ils vont être pauvres. Et les pauvres, ici, on s’en calice…
Je n’aurais pas dit mieux…

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One Comment Add yours

  1. Michel Tremblay dit :

    Merci pour ce texte, triste à en brailler mais tellement vrai.

    Aimé par 1 personne

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