L’homme de lettres

-Merde ! Merde, merde, et merde !
Dans la salle de rédaction, le journaliste sportif, en entendant hurler de la sorte, leva la tête de son papier, et grommela, à l’intention de son voisin des faits divers :
-Qui est-ce qui fait sa crise comme ça ?
-À ton avis ? Lesquieux.
-Qui ?
-Didier ! Didier l’enfoiré.
-Jésus… Qu’est-ce qu’on est bien quand il travaille à la maison, celui-là !
Une assistante, qui revenait de l’extérieur avec le repas qu’elle avait été se chercher, entendit leur conversation en se rendant à son poste.
-Quoi ? Lesquieux est encore en train de se plaindre ? Le jour de sa retraite va être à marquer d’une pierre blanche, dans l’histoire du journal !
-Il y a au moins deux vrais journalistes prêts à prendre sa place, dit l’homme des faits divers. «Lire des bouquins, et leur faire de la pub, tu penses bien… Une sinécure…»
-D’autant qu’il sait à peine lire… répondit son voisin.
-Et qu’il descend même les livres qu’il n’a pas lu… renchérit le rédacteur en chef, arrivé derrière eux, ce qui les fit tous sursauter. «Mes bons amis, vous avez formé un syndicat, et je vous ai même appuyés là-dedans autant que je l’ai pu, car je n’oubliais pas qu’avant de vous gardienner, j’étais journaliste aussi, mais il y a des conséquences à la syndicalisation…
-Putain ! Est-ce que je suis le seul qui sache travailler, ici ? hurla le sujet de la discussion, de l’autre bout de la salle de presse, à personne en particulier.
-Et ça, c’est votre conséquence… conclut Greg Richard, leur patron, en haussant les épaules. «Si j’avais pu le foutre dehors, croyez bien qu’il serait à la rue depuis un moment.
-Mais pourquoi vous l’avez engagé en premier lieu ? s’étonna le type des faits divers.
Le journaliste sportif répondit à la place de son patron :
-Quand Lesquieux est arrivé ici, Greg faisait les nécros, et je balayais le plancher d’une épicerie en rêvant de ma majorité… Le responsable de son embauche est parti se planquer depuis une éternité.
-Pour une éternité, en fait… C’était Trudeau. Il est mort il y a dix ans.
À l’autre bout de la salle, un vieil homme à l’air antipathique se releva et apparut par dessus une des séparations qui cloisonnaient l’espace de travail de chaque journaliste.
-On pourrait peut-être mettre le financement sur du bon matériel informatique, bordel ? Plutôt que d’engager du personnel supplémentaire! Je perds tout mon génie à essayer de réparer cette cochonnerie au lieu de mettre mon art en pratique…
-Son génie ? Son art ? Christ, mieux vaut entendre ça que d’être sourd ! grommela l’homme des sports.
-Il a encore fucké son ordi, parce qu’il sait pas comment s’en servir. Est-ce que c’est vrai, boss, qu’il a osé demander une secrétaire ?
-C’est vrai… Ça va, Didier ! Arrête de hurler, tout le monde travaille ! Je vais te l’arranger, ton ordinateur !
-À peu près temps ! hurla le critique littéraire en se laissant tomber sur sa chaise.
Pendant que son patron arrangeait tranquillement le ‘’trouble informatique’’ en appuyant sur power, Didier vit un homme d’une cinquantaine d’années discuter avec la secrétaire de la réception. Il allait s’en désintéresser lorsque l’homme le regarda directement, et détourna ensuite les yeux.
Lesquieux connaissait ce visage. Il ne l’avait pas vu depuis longtemps, mais il le connaissait.
-Merci, Greg, dit-il sans s’en rendre compte à Richard, qu’il laissa bouche bée, les remerciements n’ayant jamais fait partie du répertoire de son employé.
Ce dernier ne quittait pas l’homme de la réception des yeux. Il s’était fait casser une dent par un poète qu’il avait esquinté d’une série d’articles moqueurs, deux ou trois ans auparavant. Le poète s’était révélé être un type assez sérieux, et plutôt musclé, finalement. Il avait terminé la soirée le visage contre le béton et ne tenait pas à renouveler l’expérience. L’homme lui sourit une dernière fois, salua, et disparut par l’entrée principale. Lesquieux ne pouvait être catégorique sur son identité, mais sa carrure était néanmoins impressionnante. Ce n’était pas le poète, mais malheureusement, les écrivains n’étaient pas tous bâtis sur le mode freluquet.

Ayant été détesté par la plupart des gens toute sa vie, Didier avait un fort instinct de conservation, et l’homme ne quittait pas ses pensées, alors qu’il finissait d’écrire son article, où il conseillait à une auteure pour enfants de se mettre au tricot, à la fonction publique, ou au ballet, mais surtout, de ne plus jamais écrire.
«J’étais en droit de croire, vu la qualité médiocre des dessins, que les textes rattraperaient par leur profondeur un désastre aussi total, mais malheureusement, la seule qualité que je puisse octroyer à ce livre est un bel équilibre entre ces premiers et ces derniers. Le manque de talent est très également réparti.»
Greg relut son texte, une heure plus tard, et grimaça.
-S’il te plaît, Didier ! Tu sais qui c’est, Isabelle Buisson ?
-Une auteur de livres pour enfants sans aucun talent, apparemment.
-Elle travaille au journal. À dix bureaux de toi. Depuis dix ans !
-Tu me soulages. Je me suis retenu parce que je me disais qu’elle travaillait peut-être dans une épicerie, tu sais, et que ce livre-là serait son revenu d’appoint. C’est mauvais, Greg. Juste mauvais. Je ne vais pas renoncer à mon intégrité journalistique pour faire l’apologie d’un livre pour enfant !
-Ton intégrité journalistique ? dit Greg, qui en avait assez entendu pour la journée. Techniquement, si Richard lui demandait de réécrire son article, Lesquieux n’avait pas le choix. Il hésitait toutefois à le faire ce jour-là, car pour une rare fois, ce connard avait raison. Le livre était vraiment épouvantable, et il n’avait imposé ce choix d’article à son journaliste que parce que Buisson était également la nièce de l’un des actionnaires majoritaires du journal. S’il le laissait publier, la Tribune serait au moins au diapason des autres critiques du livre, et toute la faute en reviendrait à Lesquieux. Il décida de laisser passer l’article, mais pas l’attitude de son employé.
-Fais-moi pas chier avec ton intégrité ! Dès que le diner offert par l’éditeur dépasse les cent dollars par tête, tu ponds des articles fleuris, encensant des romans que tu n’as même pas lus !
-Je les ai tous au moins survolés…
-T’es passé au-dessus en avion ? railla Richard en lui tendant son article. «Arrondis un peu les angles, Didier. C’est tout ce que je te demande. Il y a du vrai monde, à l’autre bout de ces livres-là…
-Durand ! s’exclama Lesquieux en se redressant subitement, n’accordant plus la moindre attention à son rédacteur en chef. «Il s’appelait Durand ! Un roman épouvantable sur la fin de la civilisation, ou je ne sais pas quoi ! Je savais que je l’avais déjà vu !
Il se leva et planta là son patron, en partant à tout vitesse vers le bureau d’accueil, au grand déplaisir de la secrétaire qui le vit arriver. Lesquieux s’était déjà plaint de sa coiffure à son patron, en disant que cela ruinait son génie créateur en la voyant à son arrivée, le matin.
-Stéphanie ! l’appela Didier.
-Martine, mon nom… répondit la secrétaire.
-Ouais, bon…. Dis-moi, Martine… Que venait faire ici M.Durand, ce matin? Edouard Durand, si ma mémoire est bonne…
-Elle ne l’est pas, apparemment, dit la jeune femme, «car j’ai pas de M.Durand qui soit venu ce matin.»
-Mais oui ! Un homme très grand, et plutôt large ? Vous avez parlé avec lui il y a moins de vingt minutes !
-Désolé, M.Lesquieux, mais personne n’est passé à mon bureau qui corresponde à cette description…
Didier était pourtant sûr de ce qu’il avait vu, mais l’employée de la réception le regardait avec un mélange d’inquiétude et de pitié qui l’aurait presque fait douter. Il se détourna d’elle, et sans plus s’occuper d’arrondir les angles de son article, il emprunta les doubles portes et sortit à l’extérieur. Il regarda tous les passants, sans parvenir à situer l’homme qu’il avait vu un peu plus tôt. Il alluma une cigarette en regardant le derrière d’une femme penchée en avant, qui plaçait une contravention sous l’essuie-glace d’une voiture située en zone interdite. La dame entre deux âges referma d’un geste sec son calepin, et se retourna vers lui.
Elle aussi, il la connaissait ! Il en était persuadé. Il revoyait le cadre de l’entrevue, un petit café péruvien du bas de la ville, sans parvenir à se rappeler de quoi elle avait bien pu l’entretenir. Peut-être était-ce un faux souvenir, mais il n’était pas impossible qu’il ait été question de poésie. Un de ces petits recueils minables à compte d’auteur qui ne doit son article qu’à quelqu’un qui connaît quelqu’un au journal. Au moins une fois par mois, Lesquieux s’engueulait avec son patron sur un sujet qu’on lui imposait pour faire plaisir ou rendre service à des relations. Il était presque sûr que cette femme, qui le regardait désormais attentivement, avait fait partie du lot.
-Ça va, monsieur ?
-Quelle journée, bordel… grommela le critique en se dépêchant de la dépasser, trop conscient qu’il n’avait jamais, en trente ans, écrit une seule chose positive sur un sujet qui lui avait été imposé. Il sentait presque son regard lui brûler le dos, et s’intima de cesser ces accès de culpabilité. Il était critique, après tout, et on ne s’attendait pas à ce qu’il encense les gens, non ? Ça donnait des chroniques vachement chiantes…
Il entra dans un café et prit place à une table. La serveuse, une femme quelconque d’une trentaine d’année, lui dit :
-Tiens ! Mais c’est le grand journaliste de la tribune!
Didier la détailla attentivement. Il était presque certain de ne l’avoir jamais vue, mais il ne pouvait pas non plus se souvenir de chaque auteur. Il en avait rencontré trois ou quatre chaque semaine, depuis trente ans ! Elle le regardait, en attente de sa commande, un sourcil légèrement froncé. Quand il vit qu’elle n’ajouterait rien, il demanda un sandwich et un café. Il mangea tranquillement, en relisant son article de la veille dans une copie froissée de la tribune qui trainait à la table voisine. Il ne se lassait jamais de sa propre prose et se trouvait totalement fascinant.
Il sortit son portefeuille en voyant revenir la serveuse, mais elle lui sourit et leva la main :
-C’est pour la maison, M.Lesquieux.
Étonné, Didier regarda la femme et lui sortit un de ses rares sourires. Il y avait, dans ce café du moins, des amateurs de son génie ! Avant même qu’il ne puisse bomber le torse, la serveuse se présenta :
-Annie Lemieux. Vous avez démoli mon roman, le Turban, il y a une dizaine d’années.
-Ah ? Euh…
-Ne vous en faites pas ; je sais que ce n’était pas personnel. C’était trop évident que vous ne l’aviez même pas lu. Je voulais vous dire que j’ai porté une attention toute particulière à préparer votre sandwich moi-même… Son sourire, soudain, devint carnassier. «Quant à votre café, c’est comme pour les boites de céréales. La surprise était dans le fond.»
Horrifié, mais surtout indigné, Lesquieux s’écria :
-Qu’est-ce que vous avez mis dans… Je veux parler au propriétaire !
Annie Lemieux se retourna vers les deux autres serveuses, et vers le cuisinier qui observait la scène par le passe-plat en ricanant.
-Monsieur cherche le propriétaire.
Les deux femmes et l’hispanique à la toque pointèrent unanimement vers Lemieux, qui demanda à Didier :
-Je peux vous aider ?
-Allez au diable ! dit Lesquieux en se dirigeant vers la sortie.
-Après vous, mon cher, dit la propriétaire en enlevant son tablier et en attrapant son manteau.
Le journaliste la vit sortir à sa suite mais ne s’en soucia que peu. Trois auteurs ratés en une seule matinée ? Mais qu’est-ce que c’était que cette connerie ? Deux coins de rue plus loin, il la remarqua à une cinquantaine de mètres derrière lui, et se demanda pour la première fois si elle ne le suivait pas. Depuis qu’il avait stoppé net sur le trottoir, elle avait fait de même, mais ne se cachait pas. Elle le regardait directement, par-dessus la tête des passants, et souriait. C’était ce sourire, plus que sa présence, qui préoccupait Didier. Il réfléchissait à sa signification lorsqu’il fut bousculé par une femme en uniforme, qui laissa tomber :
-Vous ne voyez pas que vous empêchez les gens de passer, non ?
La femme des contraventions ! Encore elle !
Didier était bien prêt à admettre que ces employés possédait chacun leur secteur, et qu’il était donc normal qu’elle traine dans le même coin qu’un peu plus tôt, mais il trouvait la coïncidence un peu grosse. Il leva la main et héla un taxi. Son téléphone se mit à sonner alors qu’il s’y installait et refermait la porte. C’était Martine, de la réception :
-Je m’excuse de vous déranger, M. Lesquieux, mais j’ai fini par voir de qui vous parliez.
-Hein ?
-Le gars à la réception, à matin. C’était le chauffeur du taxi qui a emmené Greg. Il ramenait la mallette qu’il avait laissé dans sa voiture.
Lesquieux releva la tête alors que le taxi démarrait sur les chapeaux de roues. Édouard Durand le regardait de la banquette avant.
-On l’emmène où, le Victor Hugo des pauvres ?
-Euh… Dans Sillery, rue des Pinsons.
-On se torche dans la soie, hein, Lesquieux ? Sillery, toi, rien qu’ça… Ça paie bien de cracher sur le monde…
-Écoutez là… Quand on publie, on s’expose à la critique ! Il fallait devenir plombier, merde, si vous ne vouliez pas…
-La critique, j’encaisse très bien, merci. C’est le mépris que j’endure pas !
Pour éviter son regard, Didier regarda par la fenêtre. Une Toyota verte se tenait à leur hauteur, dans la voie inverse. Les quatre occupants le regardaient, même celui qui conduisait. Didier réalisa avec horreur qu’il avait l’impression de tous les connaître. Il devenait fou ! Sa mère l’avait prévenu que cela courrait dans la famille !

Une voiture se rapprocha rapidement à l’arrière, et l’employée qui donnait les contraventions la conduisait. Sur le siège arrière se trouvait la propriétaire du restaurant. Dans celui du passager se tenait l’un des romanciers les plus appréciés des Québécois. Il était aimé au point que Lesquieux n’osait plus lui rentrer dedans comme il l’avait fait pour ses quatre premiers romans. Réputé pour sa classe et son maintien, en plus de son talent, il montrait désormais les dents au critique dans un sourire qui ne lui souhaitait clairement pas une bonne journée. Et est-ce que ce cinglé venait de sortir un couteau de son pardessus ?

Le taxi pila net, derrière un camion qui bloquait la rue. Durand ne parut pas surpris outre mesure. Ce qui surprit Lesquieux, en revanche, fut le calibre 45 qui venait d’apparaître dans la main du chauffeur-romancier.
-Allez, tordu, sors de là… On a un petit comité d’accueil pour toi.

Au moment où Didier fut finalement tiré à l’extérieur, il vit Greg Richard sortir de la cabine du camion. Pas un instant le critique ne se demanda ce que son rédacteur en chef avait pu faire de la Prius dont il leur rabattait toujours les oreilles, tant il était soulagé de le voir. Jusqu’à ce que le petit homme lui dise :
-T’sais, mon Didier, ‘y a des journalistes qui écrivent sous un nom de plume. J’ai mis quatre ans à finir mon roman, et tu m’as carrément pissé dessus, mon hostie !
Durand alla déplacer le camion, et Didier réalisa qu’il ignorait totalement où il se trouvait. Il y avait un petit bois à leur droite. Sur l’hectare de terrain qui y menait, une bonne trentaine de personnes l’attendaient, et il compris qu’il ne devenait pas fou, finalement. Il les connaissait tous, réellement. Il sut, instinctivement qu’on ne se contenterait pas, cette fois, de lui foutre une raclée. Il ne s’en sortirait pas.

Quelqu’un avait allumé un grand feu, au milieu du boisé, et le critique dut être porté par une dizaine de personnes, tant il hurlait et se débattait. La vue de l’homme qui l’attendait près du feu, et dont il avait démoli le roman à peine un mois auparavant, le réduit au silence un instant, avant qu’il ne hurle de plus belle. L’homme tenait à la main une broche plus longue que lui.
La foule d’auteurs se rapprocha rapidement, en refermant le cercle autour du feu. L’homme à a broche s’approcha en se léchant les lèvres.

Lorsqu’il ne demeura plus rien de Didier Lesquieux, les convives durent tout de même admettre, avec réticence, qu’il avait finalement bon goût.

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