Raymond a raison

 

Je crois que la plupart des gens savent instinctivement lorsque la fin de la route approche. C’est le cas de plusieurs animaux, alors je ne vois pas ce que ça aurait d’exceptionnel. C’est une certitude qui vous tombe sur le râble sans prévenir et élimine durant un moment tout autre sentiment. Lorsque mon fils a garé sa voiture devant La dernière demeure, j’ai su que je pouvais faire une croix sur tout ce que j’avais connu auparavant. C’était terminé.

J’ai toujours eu confiance en mon jugement, mais cette fois, je me suis bel et bien fait rouler. Raymond dit que la vieillesse est vicieuse parce qu’on en perd un peu plus chaque jour, et qu’on ne s’en aperçoit qu’un jour sur trois. Si vrai.

Il m’était bien passé par la tête que mes enfants étaient du genre à manigancer derrière mon dos, mais jamais je n’aurais cru qu’ils le feraient! Les sales petits rats musqués!

Ian est né en cinquante-neuf, et Julianne deux ans plus tard, à notre grande joie dans les deux cas. J’ai eu le temps d’y repenser, depuis, et si c’était à refaire, je les noierais dans le bain. Sérieusement. Si ma pauvre Suzanne n’était pas morte il y a quinze ans, elle serait actuellement à la recherche d’une arme…

Me placer au foyer la dernière demeure aura été une déception parmi tant d’autres que m’auront causé mes enfants. Avec l’aide d’un médecin compatissant à leur cause et d’un avocat véreux de leurs amis, mon fils a pris le contrôle de ma vie. C’était presque risible, au départ, jusqu’au nom de cet endroit sordide, mais de jour en jour, ça s’est avéré être de plus en plus réel.

Je sais bien que je n’ai pas l’esprit aussi affuté qu’il l’était dans le temps, mais j’ai quatre-vingt-sept ans, pour l’amour du ciel! Je ne suis pas pour autant un danger pour moi-même! Je ne laisse pas les ronds de la cuisinière allumés et je n’ai jamais tenté de m’acheter une moto dans un moment d’égarement! Je me lave seul chaque jour que Dieu fait, et nous ne sommes pas nombreux à pouvoir nous en vanter, dans le coin… Si ce que je dis n’est pas toujours intéressant, ce n’est jamais décousu. Je mange aussi bien que me le permet un estomac capricieux. Bref, je suis fonctionnel, et je me suis fait rouler. Que ma maison ait été vendue quarante jours après mon arrivée ici tendrait également à le démontrer…

À notre première rencontre, quand Raymond est entré dans ma chambre, j’étais assis sur une de mes valises et je pleurais. J’étais à la dernière demeure depuis environ vingt minutes. J’essayai de cacher mes larmes mais il eut un geste de la main m’enjoignant de ne pas m’en faire pour ça.

-Cher Monsieur, si cet endroit ne vous donnait pas envie de pleurer, je me poserais des questions à votre sujet. Devant l’évidence, il ne nous reste que la rage et les larmes. Je ne veux pas parler pour vous, mais je trouve plus aisé, physiquement parlant, de pleurer que de monter sur mes grands chevaux, ces derniers temps.

 

J’étais tellement désemparé qu’il m’était impossible de trouver une réponse à une vérité comme celle-là. Il ne me restait effectivement que la force de pleurer, et en silence encore…

-Vous aurez envie de demeurer seul les premiers jours, et de vous cacher dans votre chambre. Quand ça vous passera, ou s’il vous vient des questions, j’habite à trois portes de chez vous, vers la droite. La 104. Je m’appelle Raymond.

-Et moi Joseph.

 

-Je sais. Il y a votre nom et une photo de vous à droite de votre porte, comme chez tous les autres… Charmant, non?

-Magnifique… Je déteste déjà cet endroit.

-Donnez-vous le temps de le connaître, Joseph, et avant longtemps, vous l’haïrez carrément…

Et il avait raison, ô combien!

Comment décrire un tel endroit? Tout le monde a déjà visité une résidence de l’âge d’or, mais il existe deux degrés de perception. On ne ressent pleinement cette ambiance de camp de la mort qu’en y habitant à plein temps. Cette foutue clôture qui entoure la résidence, pour commencer! Six pieds de haut et en grillage métallique! Quand je l’observe, ma vieille tête dérive plus en direction d’Auschwitz que vers le havre de paix promit pars leurs nombreux dépliants.

La liste des interdits compris dans le règlement maison, une pièce d’anthologie, fait plus de neuf pages. Ce contrôle permanent du personnel a bien failli me rendre fou, durant le premier mois. Je devais justifier chacun de mes mouvements à ces nazis en costume vert morve! Même fatigué, je prenais assez mal qu’on m’envoie faire la sieste puisque quatre-vingt ans ont passé depuis qu’on m’a infligé ce traitement pour la dernière fois. Interdit de garder de la nourriture dans sa chambre. Interdit de manger à l’extérieur sans permission écrite. Interdit aux visiteurs après dix-sept heures, comme s’ils ne quittaient pas ventre à terre vingt minutes après leur arrivée.

Bernstein, mon voisin de palier schizophrène, est entré dans la légende de l’établissement en balançant son profiteur de fils par la fenêtre du premier étage, ce qui lui a attiré un maximum d’ennuis. C’était interdit en page sept.

Naturellement, la nourriture servie à La dernière demeure donnerait la nausée à un affamé. J’ai encore des crampes quand je me rappelle que la bouillie qu’on nous sert était décrite comme un menu cinq étoiles préparé avec amour par un chef de renom. Ça vous donne une idée de ce qu’ils entendent, quand ils nous promettent un personnel aimable et expérimenté…

Une fois entré ici, c’est pour de bon; voilà le créneau. Une fois cette vérité intégrée, on pouvait presque déprimer en paix…

 

Raymond a pris l’habitude de venir me chercher pour jouer aux dames ou aux fers, dans le jardin. Ça change la routine, de pouvoir faire alliance pour quelques heures avec quelqu’un qui a connu la grande dépression et la seconde guerre mondiale.

-Ce n’est pas tellement que je sois joueur, m’a dit Raymond la première fois, mais c’est l’endroit le plus éloigné du poste de garde. L’air y est un tout petit peu plus pur…

Un après-midi pluvieux, sous l’auvent où on m’envoyait fumer, Raymond m’a confié qu’il avait été riche, autrefois. Pas Crésus, mais de quoi s’offrir une maison sur le bord du lac et les plus beaux parcours de golf. Résidence secondaire et BMW, plus une Audi pour madame. L’Audi dans laquelle Mme Raymond ramenait sa fille et son petit-fils quand un camion de livraison est sorti de sa voie pour venir les percuter. Raymond a perdu toute sa famille en une fraction de seconde, ce jour-là, et son équilibre est parti en vacances pour un moment. Devant l’incapacité du vieux à gérer quoi que ce soit, des funérailles à son quotidien, le dernier parent de Raymond lui vint en aide. Raymond lui signa une procuration sans trop s’intéresser à une question aussi futile. Le neveu organisa des funérailles grandioses, fit placer sa famille dans un mausolée hors norme en marbre de carrare, et disparut le lendemain des obsèques en vidant les comptes du pauvre homme, qui mit plus d’une semaine à s’en rendre compte. Ses maisons et ses voitures furent vendues pour couvrir l’achat d’un voilier immense et magnifique, se conduisant presque seul, qu’il venait d’acquérir quand les malheurs s’étaient abattus sur sa maison. Les frais d’entreposage et de marina de sa dernière folie grignotaient doucement ses dernières économies, mais malgré son avocat qui le pressait chaque année un peu plus de le vendre, Raymond opposait un refus catégorique. Il s’entêtait même à faire remettre à l’eau chaque été par un tiers le voilier auquel il avait donné le nom de son épouse. Il payait la marina rubis sur l’ongle car il ne pouvait supporter l’idée de le voir prendre la poussière dans un hangar, même si ce n’était que dans sa tête.

-C’est tout ce qu’il me reste de mon ancienne vie, Joseph. Personne ne me l’enlèvera.

C’est pire, à mon avis. Posséder ce dernier vestige de sa vie et ne jamais pouvoir poser les yeux dessus? Plutôt crever, et c’est une idée presque populaire parmi les vieux qui ont échoué ici. Raymond, qui travaillait en finance dans sa vie active, a au moins pu dissimuler un compte bancaire à son neveu et à ses créanciers. Quarante mille dollars, ce n’est pas la fortune, mais c’est bien assez pour s’offrir ce qui passe pour du luxe, par ici.

Raymond m’achète mes cigarettes, que je rembourse en racontant des blagues. J’en connais des milliers, et elles sont apparemment rangées dans le seul compartiment de ma mémoire qui ne fuit pas de partout. Il m’offre le cinéma deux fois par mois, lorsqu’on nous accorde notre permission de quatre heures, la plus longue pendant laquelle deux vieilles choses comme nous peuvent s’éloigner sans avoir à rendre de compte. Ceux qui dépassent ces quatre heures s’en voient privés durant trois mois et vous pouvez dire adieu au centre d’achats si cela se produit plus d’une fois.

Les vieux obéissent; c’est presque atavique. Nous avons tant perdu que nous ne pouvons que craindre pour le peu qu’il nous reste. Le grand âge vous rend vulnérable au premier enfoiré venu, et dans des endroits pareils, ils font la queue au bureau du personnel.

J’ignore pourquoi Raymond m’a tout de suite adopté. Il y a quarante ans, la couleur de ma peau aurait rendu impertinent le seul fait de le regarder en le croisant dans la rue. J’aime l’idée qu’au crépuscule de notre vie, nous retrouvons cette capacité que nous avions, enfant, d’être simplement en harmonie avec les autres, sans barrières. Raymond soutient plutôt que nous sommes devenus amis parce que nous sommes les seuls résidents qui peuvent manger du steak sans qu’un préposé acnéique et taré ait à nous le couper d’abord. L’un ou l’autre, ça fait passer la journée d’avoir un ami, mais le soir, les idées noires reviennent. De savoir que seul un vieil hurluberlu comme lui regretterait mon départ me donne une idée de ce que vaut maintenant ma vie.

Je suis trop vieux pour me masquer la vérité. Tout dans cet endroit me donne envie d’avaler un tube entier de cachets, et le suicide est une option comme une autre. Trop vieux pour avoir peur de la mort, et pas assez chrétien pour que ça me retienne. J’ai eu une vie que ni le racisme, ni la stupidité des autres n’a trop entachée, et dont je suis satisfait. Ma femme m’a aimé jusqu’à son dernier jour et je le lui ai bien rendu. J’ai même de beaux souvenirs de mes enfants avant que la vie n’en fasse de cupides imbéciles. Je ne vois pas de raison de m’infliger deux ou trois ans de ce calvaire, avant de passer l’arme à gauche des suites d’une maladie ou d’autre chose. À mon âge, le suicide perd beaucoup de son côté tragique…

Un an après mon arrivée ici, j’ai compris que Raymond, tout jovial qu’il était, n’était pas épargné par ces sombres pensées. Un soir de mars, alors les neiges commençaient à fondre tout autour du centre, Raymond s’adressa à moi en regardant par les fenêtres de la salle commune, qui était vide en cette fin de soirée.

-On est amis, Joe?

-Sûr… Pourquoi?

-Ça fait cinq ans que je suis ici. Longtemps, je me suis demandé pourquoi je m’imposais ça. Je crois que j’attendais un ami avant de passer à l’étape suivante…

Il me dit ça sans même se retourner vers moi, d’une voix dont il n’y avait rien à tirer. J’allais l’interroger lorsque Beaudoin, un préposé aimable comme une porte de prison, vint nous inviter à regagner nos quartiers. Ça m’a attristé d’entendre ça, mais si je veux être totalement honnête, rassuré aussi, car notre plus grande peur devant l’inconnu n’est-elle pas d’y faire face en solo?

Babouin, comme nous l’avions rebaptisé, était un trou-de-cul sans émotion qui faisait son temps chaque jour parmi nous mais ne vivait que pour sa mustang 1967, qu’il soignait beaucoup mieux qu’aucun d’entre nous ne l’avait jamais été. Sa présence nous empêcha d’en reparler ce soir-là, et Raymond mit près de trois mois avant d’aborder à nouveau le sujet. Hier soir.

Nous nous trouvions à l’angle de la cour qui donne sur le parc quand Raymond se tourna vers moi, l’air grave.

-Tu sais Joe, j’ai vraiment essayé. Parce que c’était plus facile, j’ai tenté de me fondre dans cet environnement. Je ne sais pas si c’est la bonne éducation que ma mère m’a donné qui m’a empêché de passer à l’acte, mais je ne peux plus. Ce n’est pas une vie. Tout, absolument tout vaut mieux que de finir dans ce mouroir sous l’œil d’un garde-chiourme comme Babouin.

Le préposé était justement affecté aux pensionnaires se trouvant dans la cour, et nous jetait de temps en temps un coup d’œil intrigué. Il marchait lentement dans notre direction, mais se trouvait encore à bonne distance.

-Je sais, Raymond… Je suis à bout aussi.

-Je connais une façon de partir sans douleur.

-Vraiment?

-Oui. J’y pense depuis un moment… Feras-tu le voyage avec moi, Joseph?

J’observai un moment le visage vieilli et buriné de mon ami, mais ma décision était prise. Je voulais simplement éviter de tomber dans le mélo en donnant ma réponse.

-Pourquoi pas?

En marchant jusqu’à la porte de derrière, nous étions conscients de regarder tout ce qui nous entourait pour la dernière fois. Peu importe ce qu’il y avait au bout de la route, c’était bon de le savoir. Raymond trébucha sur un petit pot de fleurs, et Babouin, qui venait enfin de nous rejoindre, l’attrapa pour l’empêcher de s’affaler par terre. Pour deux vieux comme nous, c’était encore une sortie pleine de dignité. Un dernier voyage.

Une demi-heure plus tard, nous roulions sur l’autoroute 20 dans la Mustang de Babouin, à qui Raymond avait volé ses clefs pendant qu’il l’aidait à se relever.

Trois heures plus tard, de l’Amélie, un superbe voilier de soixante pieds se conduisant presque seul, nous apercevions à bâbord les rives de Québec.

Est-ce que deux vieux possédant un tel voilier et quarante mille dollars seront capables d’atteindre les Caraïbes et de s’y faire une vie, sans clôtures? Ma foi, nous ne tarderons pas à le découvrir…

Raymond avait raison : c’était sans douleur…

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