COLORIAGES 1ere partie

C’est Hans qui est tombé en arrêt devant elle, la toute première fois. Hans, le soldat le plus brutal et sanguinaire que j’ai eu sous mes ordres. Pas exactement le genre d’homme que l’on s’attend à rencontrer au dernier vernissage à la mode…
Alors qu’en pleine débandade, nous parcourions les couloirs du château de Svenzel, à deux cent kilomètres de Berlin, il stoppa net, et les deux soldats qui le suivaient eurent l’impression de frapper un mur. J’arrêtai moi-même l’Obersturmfürher Klein, qui courait comme un dératé, afin qu’il ne s’élance pas au milieu d’un régiment allié sans s’en apercevoir. Je lui désignai notre géant du pouce.
Hans regardait la toile accrochée au mur. De si près que son nez la touchait presque. Il sortit son briquet pour faire plus de lumière et la regarda encore pendant une minute entière.
-Hans ! hurla finalement Klein. Bougez-vous ! On vide les lieux ! Les alliés sont à…
Hans ne fit aucun cas de Klein, qui cessa son numéro malgré l’urgence de la situation. Notre chef de section n’était peut-être pas ce qui se faisait de plus efficace, question cervelle, mais c’était un bon bougre. De plus, les alliés étaient effectivement à nos portes. Ils étaient carrément entrés, oui ! Qu’il ne demeure personne en ces lieux de plus gradé que Klein ou moi prouvait bien que la situation était grave. Les gens dont on ne pouvait se passer s’étaient fait la malle depuis longtemps. Quant au véritable propriétaire du château, après cinq ans d’occupation, allez donc savoir… Au mieux, il était aryen, et avait cédé sa propriété volontairement pour la gloire du Reich, auquel cas il avait une chance d’être en vie quelque part. Autrement…
L’énorme Hans se releva lentement, les yeux ronds, et déclara :
– C’est un Van Gogh. Meules à l’aurore…
– Gueule d’aurore ? T’es con ou quoi, Müller ? s’écria Gunther, qui tentait de l’entraîner avec lui. On risque notre vie pour tes coloriages !
Lui seul pouvait parler ainsi à l’ombrageux Hans sans s’attirer une claque, car ils se connaissaient depuis bien avant la guerre. Le hasard les avait réunis au sein de notre section, dont les survivants se tenaient devant moi. Personne n’était mort depuis un mois. Nous tenions tous à notre cercle magique.
– Cette toile vaut des millions de Marks, messieurs. Plusieurs dizaines de millions. Et le plus beau, c’est qu’elle est déjà déclarée volée. Plus personne ne la recherche depuis vingt ans !
– Qu’est-ce que tu connais de tout ça, d’abord ? demanda Klein qui semblait tout, sauf convaincu.
– Dans le civil, je suis restaurateur de toiles.

Un instant de silence, général et amusé, suivit cet aveu. Klein et moi nous regardâmes sans y paraître. Boucher ? J’achetais. Exterminateur de blattes, voire lutteur? Passe encore. Mais restaurateur de tableaux ? Hilarant. Je l’avais vu fendre la tête d’un caporal avec une hache.
-Elle a été volée en 1924 au Louvre. Aucun indice en vingt ans. Je ne suis pas un spécialiste des vols de tableaux, mais l’histoire de celui-là m’avait marqué, car j’étais en visite à Paris avec mes parents, cette semaine-là. J’avais visité le musée la veille du vol.
L’idée d’un Hans Müller en culottes courtes accompagné de ses parents était irrésistible, et nous éclatâmes de rire. J’avais peut-être perdu tous les autres, mais je voulais ramener ces hommes à leurs proches, pour ceux qui en avaient encore. Nous étions tous de Berlin, et les raids avaient été vicieux. Quant au courrier, ne me faites pas rigoler…
– C’est pas un peu fini ?gueulait Hans qui riait malgré lui.
Klein reprit la parole :
– Bon ! Merci pour l’histoire et la minute culture, Hans, mais on doit y aller.
Il s’élança, mais réalisa vite que personne ne le suivait. Hans, Gunther et Johan se tenaient près de la toile, dans l’expectative, et attendaient clairement de moi que j’explique à ce demeuré ce que Hans avait réellement suggéré. Après tout, j’étais l’autre gradé.
– Voler cette toile ? s’exclama-t-il lorsque ce fut fait. Vous êtes cinglés !
– Ah, je vous en prie, Klein ! dis-je. Le foutu Reich s’effondre ! Tout est fini, et bientôt, nous serons nous-mêmes perçus comme des criminels, vous verrez !
– Vous débloquez Jonas! Nous sommes les héros de l’Allemagne ! me répondit mon supérieur d’une voix qui manquait tant d’enthousiasme qu’il m’inspira une profonde pitié. Il aurait tant voulu que ce soit vrai.
– Non. Aux yeux des gagnants, nous serons tous des nazis, chef. Les temps seront durs pour tous. N’aimeriez-vous pas vous mettre à l’abri dans les années qui viennent ? Vous souhaitez demeurer à Berlin ?
Après quelques secondes, au grand soulagement de tous, il demanda :
– Comment pourrait-on la revendre ?
– Je connais un homme à Londres, dit Hans. Meilleur que moi. Plus malhonnête que moi. Il nous escroquera, mais nous en tirerons tout de même une fortune. De quoi vous offrir l’avenir de votre choix.
Gunther, qui avait l’agaçante habitude de toujours trouver le point faible d’un plan, demanda :
– Il n’a pas été enrôlé, ton pote ? Tu lui as parlé quand, la dernière fois ? Il a autant de chance d’être mort pendant les raids de la Luftwaffe sur Londres ou de s’être tiré à Trifoullis-les-oies… Un Anglais ! Je vous demande un peu…
Müller haussa les épaules pour signifier que c’était possible, mais qu’il n’y pouvait rien. Il décrocha ensuite la toile qu’il emballa sans plus de cérémonie dans un imperméable qui dépassait du sac de Gunther.
On entendit des coups de feu aux limites des terres du château.
– Merde ! jura Johan. Déjà ? Vite, Messieurs !
– Par les cuisines ! cria Hans qui portait la toile sous son bras.
Le hasard voulut qu’une patrouille américaine passât justement devant la porte extérieure des cuisines. Les deux G.I. virent Gunther arriver à toute allure vers eux. Le premier figea net, mais le second tira une balle dans la tête de notre ami avant même que nous ne puissions le prévenir. Tout arriva en moins de deux secondes. Hans repoussa tout le monde à l’intérieur et fut blessé au bras par une autre balle. Alors que nous reprenions notre souffle, sans même parler de réaliser la perte de Gunther, Johan regardait par la lucarne le corps immobile qui nous parlait pourtant quelques minutes auparavant. Il vit rouge. Avant que l’un de nous ne comprenne, il ouvrit la porte à nouveau et s’avança froidement vers les deux G.I. Son premier coup de feu atteignit celui qui n’avait toujours pas bougé, et qui ne bougerait plus.
Le deuxième soldat lui tira durant ce temps une balle dans la gorge, et Johan, vingt-trois ans, eut au moins la satisfaction de goûter à la vengeance avant de mourir. Le meurtrier de nos deux amis vécut environ sept secondes de plus, avant d’être abattu. Ma plus grande surprise fut de voir Klein, les larmes aux yeux et le révolver fumant à la main. Le petit comptable devenu meurtrier.
J’aidai Hans à poser un garrot sur son bras. Allez savoir quand nous rencontrerions la prochaine personne capable de l’opérer ! Klein, qui n’était déjà pas le guerrier rêvé, était sous le choc de ce qu’il venait de faire. Il avait déjà tué sur les champs de bataille, mais ces terres virant au doré d’août étaient trop belles pour les batailles rangées, et il était traumatisé, comme nous l’étions tous. C’était comme se battre dans le tableau de Van Gogh…

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