Le reste du chemin

Je lisais tranquillement à une terrasse, sans embêter personne, lorsqu’est survenue l’attaque. L’agresseur était un touriste français d’environ dix-sept ans, portant un chandail proclamant «I love Montréal», ce que j’ai trouvé ironique. Il s’est matérialisé à côté de moi, une carte à la main, pour me demander :
– Excusez-moi, Monsieur? Vous pourriez me dire où est la place Jacques-Cartier?

Vous? Et qui est-ce qu’il appelle monsieur, ce petit merdeux?

-M’as-tu dit vous ?
-Euh… J’ai l’impression, oui?
-Non.
-Non? Il me semblait que o…
-Non!
-Ah. Non.

Le pauvre gars me regarde sans savoir quoi dire. Il cherche clairement l’explication dans les différences culturelles. Il ne comprend vraisemblablement pas qu’il ne peut vouvoyer un type qui avait le même âge que lui il y a à peine cinq… dix… vingt… ans.

Oh. Merde.

Je comprends subitement ce que lui a vu d’emblée. Je pourrais être son père.

Ma plus grande responsabilité ménagère est de changer la litière du chat, alors je ne pense jamais qu’on puisse me percevoir comme un adulte responsable. Ayant été fiancé deux fois, et étant parvenu à échapper à la corde en chaque occasion, j’ai développé une certaine aversion pour le gibet. Sans conjointe ni enfant, avec les mêmes amis depuis toujours, il est aisé de se retourner pour réaliser que quinze années ont passé. Mon physique ne change guère ; mes goûts non plus, et je n’ai jamais été porté sur la philosophie existentielle. Je pense, donc je suis? Certes. Je suis là, donc pas le choix, demeure à mon avis un meilleur résumé.

Un peu d’alcool par ici, quelques projets par là. Un nouvel amour. Un voyage ou deux. Toujours en attente ou en préparation de quelque chose, sans jamais regarder le calendrier. Puis, du jour au lendemain, un petit enfoiré vient vous vouvoyer sans provocation, et vous vous apercevez que la moitié de votre vie vient de passer. Quelqu’un, au bureau, mentionne la date, et subitement, pour la première fois après des centaines de fois à la coucher sur papier, l’année vous frappe enfin. 2016. Le bug de l’an 2000, c’était il y a seize ans. Rajoutez-en sept de plus pour la dernière coupe Stanley. Plus treize autres pour le premier référendum. Arrêtez de compter. Je ne veux pas vous ruiner le moral.Je réalise enfin que je suis vieux aux yeux des jeunes, sans être jeune à ceux des vieux.

Je réalise que le Canadien de Montréal ne me repêchera jamais. Des années et des années à me dire que j’avais tout mon temps pour apprendre à patiner… Je ne serai jamais une star du rock. Ni Springsteen, ni Clapton ne m’appelleront pour être leur seconde guitare. Je ne guérirai pas le cancer. Je ne serai jamais cadre dans un bar de danseuses. Tellement de rêves détruits pour un seul petit vous

Je n’épouserai jamais la reine de la promo. Ne m’étant pas pointé au bal des finissants, je ne sais même pas qui c’était. Et même si j’avais eu mes chances à l’époque, ce qui n’était pas le cas, vingt et un ans de retard, question timing, c’est pas top…

Il suffit qu’un touriste se perde à la sortie du métro pour vous faire quitter les rails. C’est facile de se mentir, quand la réalité s’empare de vous. Et encore, je suis parmi les privilégiés. Pour un artiste, un rêve irréaliste peut demeurer vivace longtemps. On appelle ça des projets, comme si nous étions normaux…

-Je peux te poser une question?
-Si vous me dites où est la place Jacques-Cartier, oui…
-Est-ce que je suis vieux?

À la lueur inquiète qui passe dans son regard, je sens un adolescent intelligent.
-Je sais pas, moi.. Vous avez quel âge?
-37.
-Ah ? Vous êtes déjà plus jeune que je le pensais.

Pas si intelligent, finalement…

-C’est jeune, 37… Il vous reste plein de belles années.

Il est plein de bonnes intentions, mais je lui cognerais sur la tête avec mon livre. Petit con.

-Et la place Jacques-Cartier ?

J’étais assis sur Saint-Denis. Je l’ai envoyé vers l’est. Pour ceux qui seraient moins familiers avec Montréal, il devrait être à la hauteur de Drummondville, à l’heure actuelle, s’il a continué de marcher…

J’envie les gens avec une vie toute tracée autant que je les plains. Ceux qui trouvent la personne idéale pour partager leur vie, ou qui parviennent à se mentir de façon assez convaincante à son sujet sont les plus riches d’entre nous, pour moi. Je ne suis ni vieux, ni jeune, mais que je le veuille où non, la moitié du trajet est déjà derrière moi. Je me dis que ce serait une bonne idée de commencer à planifier, mais je sais que je ne le ferai sans doute pas. Les meilleures choses, dans la vie, sont toujours imprévues, et le rideau peut tomber demain matin.

Je sais aussi qu’au jour lointain où je m’offusquerai qu’on ne m’ait pas vouvoyé, ma rencontre avec cet adolescent pourrait bien me faire sourire. Nous n’avons jamais l’impression de vieillir jusqu’à ce qu’on tombe sur l’élément déclencheur. Le petit hic, la fausse note dans une mélodie que nous nous chantons depuis toujours. L’incident minime qui nous fait nous dire que nous ne comprenons peut-être finalement pas ce monde aussi bien que nous l’avions supposé. Dans une file d’attente, l’an dernier, j’ai entendu une fille dire, littéralement dire, «lol». C’est à ce moment précis que j’ai su que sans être vieux, je n’étais plus non plus de la première jeunesse, et qu’il serait sans doute sage d’en finir avant que la génération qui suit la mienne ne soit en charge de mon bien-être…

Pour ceux qui tiennent le compte, ou pour les hurluberlus comme moi qui se retournent pour comprendre qu’une décade vient de filer, la partie demeure la même, en définitive. Il nous reste tous, pour ce que nous en savons, exactement la même durée de vie: aujourd’hui.

Vous comptiez faire quoi de votre journée?

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