Promenade dans les bois

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Les quatre hommes se tenaient au bord du ravin et regardaient dans le fond, lorsque les deux camionnettes stoppèrent derrière eux. Six hommes en descendirent. Aucun des locaux n’avait prononcé une parole depuis dix minutes. Aucun d’eux n’était reconnu pour son éloquence, dans la région, mais en ville, ce matin, les gens préféraient se taire que de colporter des bruits qui ne leur feraient aucun bien. Naturellement, tout le monde ou presque était au courant. Ce n’était pas une bien grande ville, et tous ses habitants étaient réunis en deux ou trois endroits, en attendant le retour des quatre hommes, qui s’étaient portés volontaires pour aller attendre les fédéraux au bord de la 75, pour les mener à travers les collines.

-Vous vous êtes perdus à l’embranchement ? demanda l’un des locaux sans se retourner.

-Vous aviez pris une certaine avance, disons ! dit l’un des G-men avec acrimonie.

Le plus vieux des quatre autochtones, qui arborait une longue crinière blanche, se retourna vers les hommes du gouvernement.

-Désolé, mais on ne pensait pas qu’un embranchement à deux voies poserait problème à des types de la grande ville comme vous…

-Normand… tenta de le calmer l’homme à ses côtés, qui lui ressemblait trop pour ne pas être son fils.

La demi-douzaine d’agents, identiquement vêtus ou presque, s’approcha du cratère, suivis par le patriarche et l’agent en charge. Les locaux furent étonnés de voir une surprise identique à la leur se peindre de façon passagère sur le visage des agents, qu’ils auraient cru professionnels et impassibles.

-C’est arrivé quand ? demanda l’un des hommes en noir.

-Hier, en fin d’après-midi… dit le fils de Normand, sans le regarder.

-Et c’est maintenant que vous nous appelez ? N’importe qui a pu passer par ici ! N’importe qui a pu prendre une photo…

 

Le plus jeune des quatre hommes, Bert, fit finalement face à l’agent qui ne leur faisait que des reproches depuis son arrivée, alors qu’il aurait déjà dû être en train de travailler.

-Dites donc, l’ami ! C’est arrivé en fin d’après-midi, mais nous n’avons senti que le sol trembler, et entendu un grand bruit ! Le temps qu’on ait l’idée de chercher d’où ça venait, qu’on organise des recherches, et finalement, qu’on revienne de notre surprise et qu’on vous appelle, et ça nous mène il y a trois heures! Et votre numéro ne se trouve pas dans le bottin ! De toute façon, on pourrait peut-être en revenir à ÇA ? dit-il en désignant le cratère.

Un énorme cylindre argenté, de la taille d’un terrain de football, était planté au fond d’un cratère de cent mètres, qu’il avait créé en s’écrasant. L’agent avait beau le regarder depuis cinq minutes, l’information refusait de se rendre à son cerveau.

-Qu’est-ce que c’est ? demanda Jed, le seul des locaux qui n’avait pas encore dit un mot.

-Difficile à dire, en le regardant, mais si ça venait d’assez haut pour creuser ça en atterrissant… dit l’homme à la crinière blanche en regardant ses amis, c’est que ça devait venir d’ailleurs. D’un autre endroit…

L’homme du gouvernement reprit finalement ses esprits et s’arracha à la contemplation du vaisseau.

-J’ai bien peur de vous décevoir, messieurs… Ça revient d’ailleurs serait plus juste, mais il s’agit de notre technologie…

-Technoquoi ? demanda Jed.

-Nos scientifiques bataillent contre les Russes depuis des années pour créer une technologie qui nous permettrait peut-être de voyager plus loin, et plus haut. Apparemment, ce test-là n’a pas été concluent…

Bob, le patriarche, se retourna vers la structure argentée, qui n’avait rien d’un objet fait par l’homme. Il avait vu en photo, un jour, un missile allemand V2 et ça ne ressemblait pas le moindrement à ça…

-Pensez-vous qu’on est idiot parce qu’on vient d’une petite ville, l’ami ? Ça s’est écrasé avec assez de force pour faire trembler la région, sans parler du bruit, et ça n’a pas la moindre marque, pas la plus petite éraflure… J’ai accroché une borne fontaine avec mon Ford et j’en ai eu pour soixante dollars de réparation…

Le regard de l’agent se durcit. En général, les gens étaient trop heureux de laisser entre les mains de professionnels ce qu’ils ne comprenaient pas, mais ceux-là étaient trop curieux. Ils avaient déjà vu ça aussi. Mais jamais il n’avait vu un vaisseau de cette taille ! Quel calvaire ça allait être d’organiser le transport sans se faire remarquer !

Ses hommes, qui travaillaient avec lui depuis plus de vingt ans, le regardèrent et comprirent à demi-mot, avant de se rapprocher des locaux. Bert dit, très doucement, en regardant discrètement autour de lui :

-Ne posez plus de questions, M. Ringold… Ça ne nous intéresse pas plus que ça ne nous regarde, et je ne vois pas de raison de jamais reparler de cette saloperie… Pas vous, les gars ?

Les trois autres locaux acquiescèrent après avoir jeté un coup d’œil à leur ami, puis aux agents.

L’agent se relâcha un peu, mais ses hommes étaient sur le qui-vive.

-On peut faire autre chose pour vous, les gars ? Pour votre info, pour la bouffe, le plus proche, c’est Jameson’s, sur la 83, mais je vous conseille d’éviter le poulet…

L’officiel le regarda, et prit sa décision :

-Merci de votre coopération, et surtout de votre discrétion, messieurs. Le gouvernement des Etats-Unis vous en doit une…

– Pas le moins du monde… dit Ringold en faisant signe à ses amis de se mettre en route. Si on peut faire autre chose pour vous, n’hésitez pas. Il n’y a que des patriotes à Roswell…

En s’assoyant derrière le volant, Jed demanda aux autres :

-Vous pensez qu’ils vont l’enlever de là ?

-Pour sûr ! dit Bert en riant. Ils ne peuvent pas le laisser là ! Mais ils vont suer sang et eau avant de trouver comment le sortir de son trou ! Et comment croient-ils qu’ils vont parvenir à cacher un truc de cette grosseur ?

Ils gardèrent le silence durant une bonne partie du voyage de retour. Ils devraient dire à tous les habitants de ne pas aller se promener du côté des terres de Wiley, jusqu’à ce que les hommes du gouvernement aient terminé leur travail. Ces hommes avaient élevé la paranoïa au rang d’art, et tout ce qui leur semblerait menaçant serait dangereux pour tout Roswell. Normand finit par dire :

-Ils n’étaient pas si mal, en fin de compte. Ils nous ont laissé partir… Il faut essayer de les comprendre : un truc de cette grosseur, ça rend nerveux…

Quand ils arrivèrent à Roswell, l’entière population était réunie derrière le lycée de la ville, et les attendaient pour savoir comment ça s’était passé. Environ sept cent personnes suivirent du regard Normand qui, en tant que patriarche, allait probablement raconter les événements. Son fils l’aida à grimper sur des caissons de bois retournés, pour que les gens à l’arrière puissent au moins l’apercevoir.

Normand se sentait ridicule, de parler devant tout ces gens. Et plus encore d’être ainsi juché, mais il annonça :

-Ils ont envoyé une demi-douzaine d’hommes, mais…

-Il y avait une femme dans le lot, lui souffla Bert.

Normand se retourna vers lui :

-Ah bon ? Elle est demeurée dans une des camionnettes ?

-Non, c’était celle avec la coupe de cheveux à chier. Elle était plus bâtie que la moitié de l’équipe…

-Iiish… fit Normand. En tout cas, vous pouvez compter qu’ils seront beaucoup, beaucoup plus nombreux avant ce soir. Évitez ce coin-là, mes amis… S’il s’en présente un pour faire des courses, agissez comme s’il entrait chaque jour dans votre commerce et ne posez aucune question. Surtout, vous n’aviez rien vu, et rien entendu. Si on vous pose des questions, pour savoir si vous n’avez pas entendu un gros bruit et vu des lumières, hier, vous répondez : des éclairs de chaleur. C’est fréquent, dans la région…

Quatre ou cinq personnes parlèrent en même temps, puis se regardèrent, étonnés, avant d’éclater de rire. Même Normand et les trois autres trouvèrent le phénomène amusant.

-Pas pratique, hein ? Je sais ce que vous vous dites, et ce que vous pensez, mais s’il venait un étranger, et qu’il trouvait sept cents personnes communiquant par télépathie dans le champ derrière l’école, ça la foutrait mal…

-Mais le vaisseau ! Ils vont l’emporter ! s’écria l’une des plus vieilles femmes de la communauté, debout au premier rang.

Normand se pencha bien bas, pour que ses yeux se situent à la hauteur de celle de la petite fille de sept ans dont elle avait revêtu la forme.

-Azianni…

-Ici, c’est Gertrude…

-Nous savions que quelqu’un allait finir par le trouver… Peu importe où nous atterrissons, et aussi bien que l’on cache le vaisseau, ils finissent presque toujours par le trouver. C’est la raison pour laquelle nous avons autant de petits vaisseaux de secours. Et s’il le fallait vraiment, nous pourrions très bien récupérer celui-là où qu’ils aillent le planquer. Naturellement, nous aurions de beaucoup apprécié qu’un imbécile inexpérimenté n’aille pas crasher un BUR-09 à dix kilomètres à peine d’un de nos principaux villages ! dit ‘’Normand’’ en se retournant vers un groupe d’une dizaine d’hommes arrivés la veille, qui regardaient leurs souliers, autant parce qu’ils étaient gênés que parce que cette pièce vestimentaires les fascinaient. Ils avaient été la cible de nombreuses insultes, dont certaines dans un langage que peu d’humains avaient jamais entendu.

-Ça suffit, dit Bert, qui sur sa planète avait jadis été l’équivalent du secrétaire des Nations Unies. Et si j’en attrape encore un à parler Skjitz, je lui règle son cas dès maintenant ! Et parmi ceux que j’ai vu huer nos nouveaux amis, il y en avait deux ou trois qui se sont encore moins bien reçus qu’eux. Parmentier  a explosé un de nos vaisseaux de secours en plein Los Angeles, il y a trente ans, et Debeer a laissé un groupe d’humains le voir sous sa forme première, quinze ans avant ça, alors la ferme ! Ils viendront vérifier si nous avons vu quelque chose, et si tout le monde dit non, ils repartiront… Nous continuerons de vivre en paix, et à accueillir les exilés qui ont voulu fuir le régime, dit Bert en s’inclinant bien bas, conscient que l’un des nouveaux arrivants, il ne savait pas lequel, avait été un prince, dans leur galaxie.

-En attendant, messieurs, bienvenue, dit Normand aux nouveaux. Votre accueil a été légèrement dérangé par le lieu de votre… atterrissage, mais vous êtes désormais chez vous, et il est temps de vous faire connaître les deux plus grands plaisirs disponibles sur S-272-33… sur Terre, quoi… La bière et le football !

Les yeux de toute la foule s’allumèrent. Un petit gros fit apparaître un ballon ovale et tout de suite, des disputes amicales sur la formation des équipes naquirent. Plusieurs hommes portant des caisses passèrent dans les gradins et s’assurèrent que tous habitants de la ville aient à boire.

Parce que c’était toujours une expérience nouvelle pour eux de donner de la voix, des hurlements d’encouragement étaient chaque fois entendus jusqu’aux limites de la ville.

 

 

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