Adam et Eve

on

Wichita est un sale endroit, et l’a toujours été. Les gens y sont déprimés à longueur d’année, et profitent des occasions spéciales pour l’être plus encore. La ville est grise, terne, et rien n’y attire le regard, où que vous vous trouviez. Dans le coin, même les jolies femmes ont quelque chose de moche…

Simon Bentley était né et avait grandi à Wichita. Il avait beaucoup en commun avec sa ville et n’avait jamais joui, de ce fait, d’une popularité étincelante. Solitaire dès l’enfance, il n’avait déployé que peu d’énergie, au fil des ans, à se bâtir un cercle de relations.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle la police mit tant de temps à le localiser, et pourquoi il y eut cet été-là une dix-septième victime.

Lorsque le premier meurtre eut lieu, personne n’y porta attention. Une enseignante avait été poignardée dans le dos et retrouvée dans le stationnement d’un restaurant, fermé pour la nuit. C’était atroce, bien sûr, mais les actualités nationales balançaient pire, à l’heure des repas, sans même vous couper l’appétit, et l’incident devint vite un fait divers, dans une ville qui avait eu à déplorer vingt-neuf meurtres l’année précédente.

Le second cadavre n’attira lui aussi qu’une maigre couverture médiatique, et personne ne relia les deux événements, vu les disparités entre les victimes. Lorsque six jours plus tard, une mère de famille fut retrouvée à la sortie d’un routier avec les mêmes blessures, toutefois, le coroner du comté dut bien se rendre à l’évidence, et annoncer au chef de police qu’ils avaient affaire à un tueur en série.

Les assassinats se succédèrent durant plusieurs semaines, créant une panique grandissante à travers la ville, que ne semblait guère rassurer la présence, de plus en plus visible, des fédéraux appelés en renfort. Le meurtrier ne laissait jamais d’indices derrière lui, et la force constabulaire était sur les dents.

Un comptable, une serveuse, un jardinier, une acupunctrice… Un entomologiste, une entraîneuse, un poivrot, une chimiste… Un homme, une femme, un homme, une femme… Toutes les victimes avaient été poignardées dans le dos, à trois reprises. Chaque semaine, les journaux avaient leur cadavre à exhiber, mais de moins en moins de lecteurs suivaient les malheurs de ceux-ci. Selon le sexe de la dernière victime, une moitié ou une autre de la population regardait par-dessus son épaule en vaquant à ses occupations.

Les journaux en manque de copie le surnommèrent le tueur d’Adam et Ève. C’était miteux, mais accrocheur… Qui diable, aujourd’hui, se rappelle les noms de David Berkowitz ou de Theodore Kaczynski , alors que le Fils de Sam et Unabomber sont passés à l’histoire ? Pour s’assurer de vendre leurs torchons à la moitié de Wichita qui ne pouvait s’enfuir, les journalistes ne parlèrent plus bientôt que des meurtres, et la presse nationale envoya sur place quelques journalistes d’investigation, qui n’en sautèrent pas de joie, pour dire le moins.

Quand juillet pointa le bout de son nez, Wichita était un désert, peuplé de quelques habitants comprenant très bien que l’exode de leurs voisins n’augmentait pas leurs chances de survie. Si l’ambiance de la ville n’avait jamais figuré au palmarès de ses principaux attraits, elle poussait désormais à s’enfuir le touriste le moins sensible.

Durant ce temps, sans se faire remarquer de qui que ce soit, Simon Bentley parcourait les rues de la ville comme n’importe lequel de ses concitoyens. Il livrait sa viande, passait parfois prendre une bière au Tropicana et mangeait seul chez lui, le plus souvent. Il avait une trentaine d’années et paraissait bien, mais son manque de confiance en lui le faisait paraître balourd lorsqu’il était gêné. Une fois par semaine, il emmenait sa mère manger à l’extérieur, ou cuisinait pour elle. Chaque soir, depuis le début des meurtres, il l’appelait pour la rassurer et lui dire qu’elle ne risquait rien.

La quatorzième victime fut retrouvée sur le pas de sa porte par sa femme, dans un quartier huppé, ce qui ne s’était jamais produit jusque là. L’homme, d’après le témoignage du chauffeur de taxi qui l’avait déposé et fut longuement interrogé par les fédéraux, était toujours en vie dix minutes plus tôt. La panique devint générale.

Après un moment, les inspecteurs cessèrent de rechercher des points communs entre les victimes, ou ne le firent que pour la forme. Le meurtrier frappait au hasard, ce qui le rendait insaisissable tant qu’il ne commettait pas d’erreur. Ils évitèrent de partager cet avis avec la population.

Simon rangeait ses couteaux après les avoir aiguisés. Rien de tel qu’un os pour ôter tout tranchant à une lame, comme le lui avait enseigné son père. Boucher depuis onze ans, il livrait dans tout Wichita, où il avait la réputation d’un commerçant honnête. Au moment où il rentrait chez lui, ce soir-là, il aperçut Megan, une des employées de la pâtisserie voisine, avec qui il échangeait parfois d’aimables banalités.

– Comment c’était, aujourd’hui ? lui demanda la jeune femme, en fermant à clé pour la nuit.

– J’ai connu mieux. À l’époque où j’avais encore des clients.

La serveuse eut un sourire triste.

-Nos revenus ont chuté de moitié, si ce n’est plus… Mme Price nous serine depuis des années qu’elle ne demeure en affaire que pour nous fournir un emploi, et que nous devrions lui en être follement reconnaissantes, mais ça fait six mois que je ne l’ai pas entendue sur le sujet. Je crois que cette fois, c’est exactement ce qu’elle fait.

-Emma est peut être une garce, mais c’est une garce au grand cœur… dit le boucher en hochant la tête.

Il hésita un instant, puis offrit d’une voix qu’il espérait assurée :

-Un veau parmesan et une bonne bouteille, ça te dirait ?

Megan n’hésita qu’un instant avant d’accepter. Elle avait eu une journée épouvantable et avait besoin de se changer les idées. Simon remercia sa bonne étoile d’avoir justement cuisiné pour sa mère la veille, qui s’en passerait pour cette fois. Il n’avait pas tant d’occasions de ramener des femmes à la maison.

En revenant au salon avec le vin, il remarqua qu’elle avait déboutonné légèrement son chemisier et sourit. Ne possédant guère de conversation, il aimait quand c’était facile. Peut-être même ferait-elle le travail pour lui, s’il avait de la chance ? Certaines femmes étaient comme ça. Simon les adorait.

Le regard de Megan s’assombrit quand il tomba sur les journaux étalés sur la table basse.

– Cette histoire est complètement démente… Tu quitterais Wichita si tu en avais les moyens ?

– Non. Je n’en ai pas les moyens, et je dois maintenir ma boucherie à flot. Sans même parler de ma mère !

Megan hocha la tête, car elle comprenait qu’on refuse de sacrifier le fruit d’années de travail en cédant à la psychose qui s’était emparée de la ville. Quand elle se retourna pour déposer sa coupe sur le guéridon à ses côtés, Simon fut ébloui par son dos dénudé, et pensa qu’une fois cette petite ficelle dénouée…

– Par simple curiosité… Tu ne trouves pas risqué d’accepter de suivre un homme que tu connais à peine, dans un tel climat ? Et si j’étais le tueur ?

Megan éclata de rire.

-Je ne crois pas que les autres victimes aient eu droit au veau parmesan ! Et tu es trop mignon pour être un meurtrier, Simon. Tous les tueurs en série ont des têtes de tarés !

-Un argument du tonnerre, vraiment. Si un jour on me suspecte, ce sera ma ligne de défense.

-De plus, je ne risque rien, car le dernier cadavre était une femme.

Bentley prit leurs coupes et retourna à la cuisine, en se demandant quelle quantité de vin il pouvait lui resservir sans avoir l’air de vouloir la saouler.

-En fait, dit-il de la cuisine, la dernière victime, c’est ce type qu’ils ont retrouvé dans sa voiture, vendredi, lança-t-il en direction du salon.

-Non. C’est une avocate de Cincinnati qui a été assassinée dans sa chambre d’hôtel. Les journaux n’en ont pas encore parlé, répondit Mégan directement derrière lui.

Au moment où Simon réalisa ce qu’elle venait de dire, il vit la pointe du couteau ressortir au-dessus de son sternum, une seconde avant que la plus effroyable douleur de sa vie ne déferle sur son monde pour l’anéantir. Lorsque la meurtrière retira sa lame et qu’il voulut, littéralement, hurler au meurtre, il ne sortit de sa gorge qu’un léger sifflement. Megan le frappa encore deux fois, avant qu’il ne s’effondre. La douleur, miséricordieusement, se fit de moins en moins vive à chaque coup

Il demeura à Bentley juste assez de vie pour voir sa meurtrière se pencher sur lui et essuyer la lame de son couteau sur son chandail favori. La dernière chose qu’il entendit avant de mourir fut :

-Ça ne t’embête pas que je goûte ce veau parmesan, après tout ? Je crève de faim !

À Wichita, comme je le disais, même les jolies femmes ont quelque chose de moche…

 

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s